-APOCALYPSE NOW 1979 Francis Ford Coppola-
-HEARTS OF DARKNESS (Aux cœurs des ténèbres) 1991 Fax Bahr / George Hickenlooper-
Suite et fin du voyage au bout de l’enfer avec Francis Ford Coppola et l’équipe d’Apocalypse Now

À la suite des intempéries provoquées par le typhon Olga, l’équipe déménage à Pagsanjan, à une heure et demie de la capitale Manille, une région située plus en hauteur et donc un peu mieux protégée des éventuelles inondations. Le pont de Do Lung, lieu d’une autre séquence emblématique, est construit, puis reconstruit plusieurs fois, sur le fleuve Magdapio. « 500 bombes fumigènes, 5 000 litres d’essence, 35 bâtons de dynamite, 2 000 fusées éclairantes et 15 km de cordons pour détonateurs seront utilisés. »


À la suite du typhon, les seuls membres de l’équipe qui restent sur place pendant l’arrêt du tournage de six semaines sont Dean Tavoularis et son équipe. Ils rebâtissent sur le fleuve Magdapio le complexe de Kurtz, constitué de plusieurs temples cambodgiens, de ruines, de statues et d’un village. Le temple d’Angkor est utilisé comme référence pour ces travaux.


L’ensemble ne peut pas être reconstitué de manière factice, comme c’est souvent le cas au cinéma, car il ne résisterait pas aux intempéries qui continuent à s’abattre sur la région. Il doit également pouvoir être rapidement « englouti » par la végétation afin de donner un aspect ancien au décor. De véritables structures sont donc érigées avec d’immenses blocs de pierre. Un travail considérable qui mobilise jusqu’à 600 personnes, sachant que l’ensemble des décors doit être détruit à la fin du tournage, selon le souhait de Marcos.

Tavoularis crée un territoire fortifié et décadent avec une multitude de passerelles, de palissades, de plateformes et de statues. Des éléments essentiels sont intégrés au décor, comme la végétation envahissante, les détritus, les crânes, les ossements, le sang et les objets abandonnés, afin d’illustrer l’horreur que inspire l’endroit. Le plus grand défi consiste donc à donner un aspect ancien à cette construction flambant neuve dans laquelle se déroule l’affrontement final entre le capitaine Willard et le colonel Kurtz.

L’acteur Jerry Ziesmer, qui donne à Willard au début du film l’ordre de liquider le commandement de Kurtz, se souvient du gigantisme du décor : « Dean avait non seulement construit le temple de Kurtz et le temple secondaire, mais plus à l’est, d’autres ruines de temples et des têtes de Bouddha géantes qui s’étalaient sur près d’un kilomètre et demi. Chaque angle du domaine de Kurtz pouvait être filmé à 360°, sur plus d’un kilomètre de large. »

Puisqu’il faut également refaire le décor du spectacle de l’USO avec les Playmates, Coppola demande de modifier le dispositif car il souhaite « voir le spectacle flotter sur l’eau de la rivière », afin de conserver un lien plus étroit avec le voyage en bateau de Willard : « Nous avons construit un véritable amphithéâtre sur l’eau dont les gradins étaient entourés de piliers phalliques géants, ce qui donnait à l’ensemble un aspect proprement scandaleux ! », se souvient le chef décorateur.


Coppola ne cesse de modifier les scènes et de réécrire le scénario, écartant notamment la grande bataille finale prévue par John Milius pour se rapprocher davantage du roman de Joseph Conrad.

L’arrivée de Marlon Brando sur les lieux, très en surpoids et honteux de sa silhouette, contribue à désorganiser et à retarder davantage une production déjà devenue un gouffre financier pour ses producteurs. Coppola investit l’ensemble de ses réserves personnelles et hypothèque ses biens.


Pendant toute une semaine, Brando refuse d’apparaître devant la caméra. Coppola doit employer beaucoup de diplomatie, et Storaro beaucoup d’astuces filmiques, pour que Brando accepte finalement de tourner.

Il est filmé dans une ambiance de clair-obscur qui ne montre que certaines parties de son visage et de ses mains, ou le présente de loin, en ombre chinoise, parfois doublé par un acteur plus mince.

Cette dernière partie du tournage est également troublée par la présence de Dennis Hopper, initialement prévu pour jouer un officier des Green Berets, devenu un adepte des méthodes peu orthodoxes de Kurtz. Mais Hopper, qui abuse des substances illicites encore davantage que ses collègues, est tellement incontrôlable que Coppola transforme son rôle en reporter photographe déjanté et survolté.

Si le dernier acte reste quelque peu décevant au regard des ambitions du projet, Coppola n’en réussit pas moins à transformer une situation catastrophique en véritable tour de force.


La séquence de la destruction du complexe de Kurtz est tournée pendant neuf nuits, avec environ dix caméras. Les opérateurs sont protégés par des bunkers métalliques mobiles, les explosions projetant littéralement des blocs de pierre autour d’eux. Ce final fait partie du scénario de John Milius, qui voulait clore le film par une grande bataille glorieuse.

Coppola souhaite au contraire une fin beaucoup plus allégorique et mystique. Dans la salle de montage, il décide de ne rien utiliser des explosions qui ont coûté beaucoup de temps et d’efforts et englouti une part considérable du budget. Une partie de ces explosions sont visibles dans le documentaire Au cœur des ténèbres.


Lors de la conférence de presse qui suit la première projection du film au festival de Cannes en 1979, Francis Ford Coppola déclare, fébrile :
« Mon film n’est pas un film. Mon film ne parle pas du Vietnam. C’est le Vietnam. Ça s’est réellement passé comme ça. C’était fou, et la façon dont nous l’avons fait ressemble beaucoup à ce que faisaient les Américains au Vietnam. Nous étions dans la jungle. Nous étions trop nombreux. Nous avions accès à trop d’argent, à trop de matériel et, petit à petit, nous sommes devenus cinglés. »
Les citations et anecdotes sont tirés du documentaire Hearts of Darkness – A filmmakers apocalypse et des ouvrages VALLOIRE, Délphine, « Il était une fois Apocalypse Now », Lyon,Rockyvision, 2025 et de COPPOLA, Eleanor « Notes on the making of Apocalypse Now », London, Faber & Faber,1995
-APOCALYPSE NOW 1979 Francis Ford Coppola-
-HEARTS OF DARKNESS (Aux cœurs des ténèbres) 1991 Fax Bahr / George Hickenlooper-