Bâtir la folie : Apocalypse Now (1/2)

-APOCALYPSE NOW 1979 Francis Ford Coppola-

-HEARTS OF DARKNESS (Aux cœurs des ténèbres) 1991 Fax Bahr / George Hickenlooper-

Première partie du voyage au bout de l’enfer avec Francis Ford Coppola et l’équipe d’Apocalypse Now

L’histoire du tournage d’Apocalypse Now, chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola sur la guerre du Vietnam, est au moins aussi captivante que le film lui-même.

Quête mystique, film de guerre dément, spectacle fou, inquiétant et démesuré, Apocalypse Now est un voyage unique et spectaculaire au « cœur des ténèbres ». Le scénariste John Milius utilise la trame du roman éponyme de Joseph Conrad, réputé infilmable, comme base du récit, qu’il croise avec des éléments de l’Odyssée d’Homère.

C’est ce mélange entre fascination, assumée par le militariste John Milius, et dénonciation, portée par Coppola, qui détonne et dérange, avant de devenir un classique unanimement reconnu. Le film reçoit la Palme d’or à Cannes en 1979.

En pleine guerre du Vietnam, le capitaine Willard (Martin Sheen) doit remonter, à bord d’un petit patrouilleur, un fleuve jusqu’à la frontière cambodgienne afin de retrouver, au cœur de la jungle, le colonel Kurtz (Marlon Brando) et de liquider son commandement, devenu incontrôlable et pour le moins sauvage.

Devenu célèbre comme l’un des plus grands « tournages catastrophiques » de l’histoire du cinéma, Coppola réalise le film principalement aux Philippines entre mars 1976 et mai 1977. Il s’installe avec sa famille dans une grande villa à Manille. Prévu pour durer environ trois mois, le tournage s’étendra finalement sur plus d’un an, avec 238 jours de tournage. Sa femme, Eleanor Coppola, documente l’aventure avec une caméra 16 mm et prend des notes qui seront compilées et publiées en 1991 par Fax Bahr et George Hickenlooper dans le saisissant documentaire Aux cœurs des ténèbres : L’Apocalypse d’un metteur en scène.

L’armée américaine ayant refusé de prêter du matériel militaire pour un film qui dénonce la folie de la guerre, Coppola se tourne vers le gouvernement de Ferdinand Marcos, qui lui fournit des hélicoptères et d’autres équipements. Le tournage est compliqué par le fait que les hélicoptères philippins sont régulièrement réquisitionnés pour combattre l’insurrection dans le sud du pays. Les pilotes ayant participé aux répétitions ne sont souvent pas les mêmes au moment du tournage, ce qui fait perdre du temps et de l’argent. Les appareils doivent également être régulièrement repeints aux couleurs américaines, puis philippines, selon les besoins des scènes.

Au bout d’une semaine de tournage, Coppola renvoie l’acteur principal Harvey Keitel, qui devait initialement interpréter le capitaine Willard. Il est remplacé au pied levé par Martin Sheen, qui n’est pourtant pas au meilleur de sa condition physique.

Coppola engage comme directeur de la photographie l’Italien Vittorio Storaro, impressionné par son utilisation de la couleur dans Le Conformiste de Bernardo Bertolucci. Storaro débarque avec sa propre équipe italienne, ce qui pose quelques problèmes de communication entre Américains et Italiens, auxquels s’ajoutent ceux rencontrés avec les figurants, techniciens et ouvriers philippins. Si Coppola fait régulièrement venir par avion des cargaisons de hamburgers et autres « spécialités culinaires » américaines pour préserver le moral des troupes, Storaro et son clan ne sont jamais à court de pâtes et de sauce tomate importées d’Italie.

Le travail complexe des différents décors est confié à Dean Tavoularis, proche collaborateur de Coppola, avec lequel il a déjà travaillé sur trois films, dont les deux premiers Parrains (1972 et 1974).

Avant même de réfléchir à l’apparence des décors, Tavoularis dessine une carte très détaillée pour illustrer « L’odyssée de Willard« . Ensuite, il construit à Baler, sur la côte est de Luzon, le village Viêt-Cong attaqué par le colonel Kilgore (Robert Duvall) et sa cavalerie héliportée au son de la « Chevauchée des Walkyries ». L’ensemble est constitué d’environ 70 huttes au bord de la plage, d’une école en pierre et d’une jetée de 75 mètres.

La jungle elle-même devient une composante essentielle du décor : plutôt que chercher à reconstituer artificiellement le Vietnam, Tavoularis, Storaro et Coppola exploitent la végétation, les rivières, les ruines et les constructions locales pour créer un paysage à la fois réaliste et cauchemardesque. L’osmose entre les décors de Tavoularis et l’éclairage surréaliste et fantasmagorique de Storaro crée des ambiances inoubliables.

Il est significatif que Coppola, lorsqu’il se met lui-même en scène dans un caméo à la Hitchcock, s’entoure de Storaro, à la caméra, et de Tavoularis, au micro, ses deux collaborateurs les plus importants.

D’autres décors sont construits à Iba : le repaire de Kurtz, un grand hôpital militaire et le lieu du spectacle de l’USO avec les Playmates. En mai 1976, le typhon Olga détruit pratiquement la totalité des bâtiments, provoquant l’arrêt du tournage pendant environ six semaines.

Désespéré, Coppola essaie d’abord d’intégrer le désastre et les fortes pluies de la saison des moussons à son histoire. Le poignant et désolant passage montrant Lance (Sam Bottoms) et Chef (Frédéric Forrest) avec les Playmates (Cynthia Wood et Colleen Camp) dans les baraquements de l’hôpital militaire dévasté en est notamment le résultat, à voir uniquement dans la version « Redux ».

Comme une grande partie des participants au tournage, Martin Sheen fume trop et abuse de l’alcool, voire d’autres substances. Le 5 mars 1977, à seulement 36 ans, il est terrassé par une crise cardiaque et passe cinq semaines à l’hôpital, ce qui retarde davantage le projet. Coppola, qui a perdu son acteur principal, est au bord de la crise de nerfs.

La séquence d’ouverture du film, tournée quelques semaines auparavant et montrant un Willard alcoolisé et délirant dans sa chambre à Saigon, est d’une intensité suicidaire effrayante, soulignée par un décor qui renforce d’emblée le climat inquiétant et anxiogène.

Quand les soldats américains rencontrent les membres d’une plantation française, le chef décorateur Dean Tavoularis ne cherche pas à reconstituer une plantation coloniale française « authentique » : la maison, la table familiale, les jardins et la végétation constituent plutôt une vision fantasmée d’une Indochine française figée dans le temps.

La plantation apparaît dans le brouillard comme un vaisseau fantôme. Le monteur Walter Murch explique, dans un entretien avec Phase 9TV, que le brouillard joue un rôle architectural presque aussi important que les constructions elles-mêmes. C’est un autre bel exemple de la symbiose entre Storaro et Tavoularis, souligné par le montage de Murch : construire un décor très concret, historiquement identifiable, mais le filmer comme une hallucination.

En remontant la rivière, le bateau militaire fait également un voyage dans le temps. Dans le même entretien avec Phase 9TV, Tavoularis parle lui-même d’un endroit « fantomatique », avec une impression d’« élégance » au beau milieu de la jungle.

Les intérieurs de la grande villa coloniale sont en effet somptueux, mais la séquence souffre d’un surplus de clichés à la française, notamment lors du dîner, quelque peu décevant.

La séquence se conclut de manière magnifique par la rencontre entre Willard et Roxanne Sarraut de Marais (Aurore Clément), créant l’unique moment du film où le cauchemar permanent qu’est devenu ce long voyage se transforme en rêve apaisé pour le capitaine.

Constituant presque un film dans le film, Coppola décide de ne pas utiliser cette partie le soir même du tournage – épuisé et déçu par le résultat. Il faut attendre 2001 pour que le passage de la mythique plantation française, écarté du montage initial de 1979, soit réintégré dans la version « Redux », puis dans le « Final Cut ».

Suite et fin des péripéties de F. F. Coppola dans les philippines la semaine prochaine sur cet écran !


Les citations et anecdotes sont tirés du documentaire Hearts of Darkness – A filmmakers apocalypse et des ouvrages VALLOIRE, Délphine, « Il était une fois Apocalypse Now », Lyon,Rockyvision, 2025 et COPPOLA, Eleanor « Notes on the making of Apocalypse Now », London, Faber & Faber,1995

-APOCALYPSE NOW 1979 Francis Ford Coppola-

-HEARTS OF DARKNESS (Aux cœurs des ténèbres) 1991 Fax Bahr / George Hickenlooper-

Laisser un commentaire