Beauté inhumaine de la modernité

-KOYAANISQATSI 1982 Godfrey Reggio-

Godfrey Reggio et son chef opérateur Ron Fricke filment, collectent et compilent pendant sept ans des images tournées aux quatre coins des États-Unis, pour les assembler dans l’époustouflant film documentaire Koyaanisqatsi. La force du projet consiste à faire comprendre un propos sans paroles, sans intertitres ni autres explications : que des images, à vitesse normale, au ralenti ou, souvent, en accéléré, sublimées par la brillante partition du compositeur minimaliste Philip Glass.

Dans la tradition des grands films urbains des années vingt, comme Berlin, symphonie d’une grande ville (1927), de Walter Ruttmann, ou L’Homme à la caméra (1929), de Dziga Vertov, Koyaanisqatsi renouvelle et élargit le spectre en s’appuyant sur les mêmes procédés.

En partant d’impressionnantes vues de la nature (des paysages composés d’un océan de rochers, de sable, de nuages ou de l’eau), le film passe à l’exploitation des ressources par l’homme, nécessaire pour assurer le confort de la vie moderne, dominée par le progrès et une technologie toujours plus impressionnante et performante.

La beauté et l’esthétique des usines, des machines et des grandes villes ne cachent pourtant pas leur impact désastreux sur l’environnement, même si le film le montre de manière sous-jacente et souvent ironique.

Par exemple, la vue des estivants sur une plage qui jouxte une centrale nucléaire, ou celle de visiteurs dans une installation industrielle, à la manière des reportages photographiques plein de malice de Martin Parr.

Ou encore ces vues de gratte-ciels immaculés qui reflètent de jolis nuages, semblables à ceux que l’on voit dans Playtime (1968), de Jacques Tati, juxtaposées à des immeubles d’une vétusté inouïe du quartier du Bronx, à New York, mis en scène de manière comparable dans le thriller fantastique Wolfen (1981), de Michael Wadleigh.

Koyaanisqatsi pointe impitoyablement les faiblesses d’un urbanisme régi par la vitesse, le profit et l’efficacité, sans pour autant nier la fascination et la beauté de nos villes modernes.

Des vues de plus en plus rapprochées de New York, ville symbole de la réussite des États-Unis, passent de la prestigieuse Wall Street aux quartiers les plus pauvres et les plus insécures, notamment le Bronx, devenu un ghetto en grande partie abandonné.

Parmi les premières images filmées par Fricke depuis un hélicoptère figure la destruction de l’immense complexe d’habitation Pruitt-Igoe, en 1976, à Saint-Louis (Missouri).

Conçu par l’architecte Minoru Yamasaki, qui a également dessiné les tours jumelles du World Trade Center à New York, ce quartier de 33 immeubles de onze étages, comprenant 2 870 logements, avait été construit dans les années 1950 pour faire face à la forte croissance démographique de la ville.

Le plan initial de Yamasaki était plus différencié et à taille humaine, mais l’architecte dut se plier à des contraintes budgétaires qui conduisirent à uniformiser les bâtiments. Sous des façades en briques percées de larges bandeaux de fenêtres, il applique certains principes de Le Corbusier, avec notamment des espaces communs au rez-de-chaussée. Mais les logements sont de petite taille, mal ventilés, et les longues coursives ainsi que les buanderies communes deviennent vite des repaires pour les petits et grands délinquants du quartier.

Cet échec éclatant de l’urbanisme moderne, que le critique Charles Jencks qualifie de « jour où l’architecture moderne est morte », est également lié à la ghettoïsation du quartier. Conçu dans un contexte de ségrégation résidentielle très forte, Pruitt-Igoe, ouvert en 1954-1955, était initialement destiné aux Afro-Américains. Les politiques officielles de logement ont commencé à évoluer vers l’intégration, mais les pratiques et la structure résidentielle de la ville ont maintenu une ségrégation de fait.

Le déclin s’accentue dû au manque de moyens consacrés aux installations annexes, prévues mais jamais réalisées, ainsi qu’à une rapide vétusté liée au manque d’entretien. La cité se dégrade rapidement. Pruitt-Igoe devient un lieu d’abandon, à la fois de la part des habitants blancs qui y vivaient et des autorités chargées de sa gestion.

Contrairement aux exemples du documentaire semblable Architecton, qui montre des bâtiments récents détruits par la guerre ou par des catastrophes naturelles afin de dénoncer leur faible qualité, Koyaanisqatsi montre de manière plus pertinente la destruction d’une architecture récente, motivée par ceux-là mêmes qui l’avaient commandé quelques années auparavant. Un échec social affligeant, dont on tente de se débarrasser par l’effacement matériel.

D’autres images de démolitions sont montrées, suivies d’une mise en valeur très esthétique de bâtiments et de gratte-ciels lisses et uniformes. Le film insiste sur les trames régulières des façades, percées d’innombrables fenêtres identiques. Le quadrillage abstrait et anonyme des élévations se réduit à des motifs répétitifs. L’architecture devient alors un jeu de lignes et de surfaces, proche d’une œuvre d’art abstrait… beau et terriblement inhumain.

Ces blocs sont pourtant bel et bien habités par des hommes et des femmes, qui y circulent sans cesse, dans les carrefours, les rues, les aéroports, les gares et le métro. Une armée de fourmis, toujours en mouvement, selon un rythme et une régularité que l’accélération des images vient souligner.

Les flux incessants des voitures, le jour comme la nuit, constituent un autre point fort du film. La longueur des séquences en accéléré, obtenues par intervallomètre (ou time-lapse), frôle parfois l’insoutenable.

Le rythme des enchaînements, les accélérations et les pauses dans les séquences, ainsi que le choix de ce pot-pourri d’images, témoignent d’une très grande maîtrise, qui évite l’ennui comme la surenchère. Ou, si surenchère il y a, c’est pour appuyer le propos. Une grande leçon de montage et de combinaison d’images qui, souvent, semblent n’avoir que peu, voire aucun rapport direct entre elles.

Les pauses sont souvent introduites par des vues de passants filmés dans la rue, qui regardent, incrédules, face caméra, comme s’ils étaient eux aussi les spectateurs, un peu désarmés, des images que l’on vient de voir.

D’autres images, fortes et énigmatiques, mettent en évidence la similitude entre les vues de villes nocturnes éloignées et celles de microprocesseurs filmés en très gros plan.

Le message du film se résume en trois prophéties hopi citées à la fin :

« Si l’on extrait des choses précieuses de la terre, on invite le désastre. »

« Près du Jour de Purification, il y aura des toiles d’araignées tissées d’un bout à l’autre du ciel. »

« Un récipient de cendres pourrait un jour être lancé du ciel et il pourrait faire flamber la terre et bouillir les océans. »

-KOYAANISQATSI 1982 Godfrey Reggio-

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