Nostalgie des pierres et désillusion de l’architecte

-ARCHITECTON 2024 Victor Kossakovsky-

L’utilisation des drones pour filmer des paysages ou des architectures depuis des points de vue inattendus et auparavant difficilement accessibles est devenue si courante qu’elle en est désormais presque banale.

Ces images n’ont néanmoins rien perdu de leur fascination ni de leur beauté. Architecton est composé d’une multitude de ces vues, qui mettent en opposition les exploitations de carrières, les ruines anciennes et les immeubles contemporains détruits par la guerre ou les catastrophes naturelles.

La lenteur des séquences et le soin apporté à l’esthétique rappellent les œuvres spirituelles d’Andreï Tarkovski, qui sublime souvent la destruction et la désolation dans des images chargées de sens.

Ces vues se succèdent sans commentaire ni indication précise des lieux parcourus. Ils doivent parler d’eux-mêmes. L’atmosphère contemplative est soulignée par la musique, assez appropriée, du Franco-Russe Evgueni Galperine et rappelle le grand classique du genre, Koyaanisqatsi (1982), documentaire « culte » qui entretient lui aussi une ambiguïté entre fascination esthétique et dénonciation de la technologie et de notre manière de concevoir les villes.

Puis, on passe à un vieux monsieur qui fait construire un truc un peu énigmatique dans le jardin de sa propriété. Les quelques échanges avec les ouvriers se font en italien, et ceux-ci l’appellent « monsieur l’architecte ». Le contexte et les paysages indiquent que nous sommes dans le nord de l’Italie.

Une très longue et ennuyeuse séquence montre une multitude d’explosions et d’extractions de rochers, l’éclatement des morceaux de pierre et une étrange et interminable danse des cailloux qui deviennent de plus en plus petits. Jamais la fabrication du béton, puisqu’il s’agit bien de cela, n’a été montrée de manière plus poétique et plus belle.

D’autres immeubles détruits sont montrés, d’autres ruines sont sublimées… Un monsieur évacue des pierres d’un site archéologique ; des grues et des camions exploitent des falaises et des carrières ; le vieil architecte fait construire dans son jardin un cercle de pierres avec l’intention de n’y laisser entrer personne, à l’exception de son chien, tandis que la végétation doit s’y développer de manière sauvage.

C’est beau, c’est lent et c’est assez fastidieux.

La ville de Gibellina, en Sicile, a été détruite par un séisme en 1968. Reconstruite à une quinzaine de kilomètres de l’ancien site sous le nom de Gibellina Nuova, elle devait constituer un ambitieux laboratoire artistique et urbain. L’immense théâtre conçu par le sculpteur Pietro Consagra fait partie de cette utopie architecturale, mais il n’a jamais été achevé.

Kossakovsky sublime ce complexe en ruine dans des vues en noir et blanc, sans donner la moindre explication sur le contexte, le lieu ou les raisons de son abandon. Or Gibellina est précisément un lieu où l’architecture moderne, avec ses ambitions utopiques, s’est elle-même transformée en ruine. La beauté plastique des images tend ainsi à effacer les causes, pourtant très différentes, des destructions ou des abandons montrés.

Le film se conclut sur une œuvre de land art d’Alberto Burri, le Grande Cretto, qui recouvre les ruines de la vieille ville de Gibellina d’une épaisse couche de béton. Commencée en 1985, l’œuvre fut interrompue en 1989 avant d’être achevée en 2015. La manière dont Kossakovsky accumule ces lieux d’exception dans des images particulièrement soignées finit par affaiblir le discours qu’il entend porter. Mais quel est, au juste, ce discours ?

Un épilogue, sous la forme d’une conversation entre le metteur en scène Kossakovsky et le vieil architecte, qui n’est jamais nommé dans le film hormis au générique de fin, dévoile quelques-unes des intentions du film. Il s’agit de comprendre pourquoi nous ne construisons plus comme avant, lorsque les bâtiments pouvaient résister pendant quatre cents ans ; et pourquoi nos immeubles contemporains en béton, un procédé extrêmement gourmand en ressources naturelles, notamment en pierres, en sable et en eau, ne tiennent parfois qu’à peine quarante ans.

Rétrospectivement, cela éclaire les images des ruines ancestrales, notamment celles des temples de Baalbek au Liban, et celles des immeubles détruits en Ukraine et en Turquie après le puissant séisme du 6 février 2023. Le film semble alors célébrer l’éternité supposée des constructions anciennes et condamner la vétusté programmée des constructions contemporaines en béton.

Une conclusion pour le moins discutable, quand on tient compte du fait que même les temples antiques n’ont pas toujours survécu aux destructions provoquées par les guerres ou aux catastrophes naturelles exceptionnelles. Surtout, les temples qui ont traversé les siècles sont des bâtiments exceptionnels et prestigieux, qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’habitat ordinaire, disparu depuis longtemps. Comparer leur longévité à celle de nos constructions courantes revient donc à comparer des objets architecturaux de nature très différente.

Même si l’on considère que les catastrophes naturelles qui endommagent actuellement des immeubles dans le monde entier sont elles-mêmes accélérées par l’exploitation intensive des ressources et qu’elles ont perdu leur caractère exceptionnel, l’argumentaire de Kossakovsky est également trahi par l’utilisation d’images trop léchées. La désolation, la destruction et l’exploitation des ressources deviennent avant tout de jolies images, parfaitement cadrées et mises en lumière, presque comme dans une publicité.

Architecton se veut un film de méditation sur la matière, la durée et la destruction. Si l’intention est juste, le béton, autrefois matériau miracle de l’architecture moderne, est effectivement devenu l’un des symboles de la catastrophe écologique, la démonstration paraît naïve et surtout trop simpliste pour avoir un véritable impact.

L’épilogue ajoute une autre confusion : Michele De Lucchi, le vieil architecte du documentaire, a été, dans sa jeunesse, un designer et architecte provocateur et radical, membre du groupe Memphis, fondé par Ettore Sottsass en 1981, qui cherchait une nouvelle voie pour le design italien dans une veine postmoderne. Il devient ensuite directeur du design d’Olivetti et crée plusieurs icônes du design italien, dont la lampe Tolomeo et la chaise First Chair. Depuis 2019, il dirige AMDL CIRCLE, studio multidisciplinaire issu de plus de quarante ans d’activité et de recherche.

Son allure de vieux sage, qui célèbre le savoir-faire ancien, donne l’image d’un architecte réfléchi et critique envers la surconsommation et la surproduction qui détruisent notre planète. Et certains de ses projets, comme l’UniCredit Pavilion ou le Pavilion Zero, deux bâtiments emblématiques conçus pour l’Exposition universelle de 2015 à Milan, semblent en effet témoigner de cette ambition. L’UniCredit Pavilion, notamment, est un bâtiment en bois et en verre dont De Lucchi revendique les matériaux naturels et la relation avec le parc voisin.

Curieusement, dans son entretien avec Kossakovsky, ces projets ne sont pas évoqués. De Lucchi s’apitoie plutôt sur lui-même, regrettant de faire partie de cette société de consommation destructrice en évoquant le fait de construire un gratte-ciel à Milan. (il s’agit probablement du projet de l’hôtel de Viale Scarampo, une tour d’environ 90 mètres et 22 niveaux).

Ce projet, parmi d’autres, lui assure notamment les moyens de vivre dans sa maison de campagne entourée d’un grand jardin, dans ce cadre idyllique près d’Angera, au bord du lac Majeur, où a été filmée la discussion.

Que penser alors de cette représentation de l’architecte en impuissant (?) avocat du diable ? Que penser de l’image d’une profession où même les plus engagés semblent devoir se plier aux lois d’un marché qui ne pense et n’agit qu’en termes de rendement et de maximisation du profit ?

Le film n’échoue donc pas seulement à exprimer de manière claire sa critique de l’exploitation des matières premières pour la construction. Il véhicule en outre une image pour le moins ambiguë de l’architecte : à la fois prophète écologiste, critique du système et acteur parfaitement intégré à celui-ci.

C’est peut-être là, finalement, que se trouve la contradiction la plus intéressante d’Architecton. Kossakovsky semble vouloir dénoncer un système dont son personnage principal est lui-même l’un des représentants. Mais au lieu d’explorer cette contradiction, le film préfère la transformer en une nouvelle image poétique : celle d’un vieux sage construisant, dans son jardin, un cercle de pierres destiné à être rendu à la nature.

-ARCHITECTON 2024 Victor Kossakovsky-

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