–DRONE 2024 Simon Bouisson–
-UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES 2004 Jean-Pierre Jeunet-
Drone, le premier long métrage de Simon Buisson, aborde les thèmes du voyeurisme et du virtuel sous la forme d’une fable dystopique. Il suit Émilie (Marion Barbeau), une jeune étudiante en architecture qui découvre qu’elle est poursuivie par l’un de ses propres objets volants téléguidés.

Si les écrans, Internet et les réseaux sociaux ont permis de multiplier les expériences par procuration, les drones offrent désormais la possibilité d’observer ou de pénétrer des espaces autrefois inaccessibles. Parallèlement, ils se sont imposés comme des armes destructrices à faible coût.

Le film débute par la visite du Hangar Y, à Meudon, par un groupe d’étudiants en architecture. Réhabilité en 2022 par l’agence parisienne Lympia, cet immense édifice abritait autrefois des dirigeables. C’est depuis ce bâtiment qu’a décollé en 1884 La France, premier dirigeable capable d’effectuer un vol en circuit fermé, conçu par Charles Renard et Arthur Constantin Krebs. Long d’environ cinquante mètres et gonflé à l’hydrogène, il précède de plusieurs années les célèbres essais du comte Zeppelin en Allemagne.

Le Hangar Y est lui-même un remarquable témoignage de l’architecture métallique du XIXe siècle. Sa structure provient de l’un des pavillons de l’Exposition universelle de 1878. Démontée puis remontée à Meudon l’année suivante, elle est surélevée pour atteindre une hauteur de 23 mètres. Les bas-côtés sont remplis de briques rouges qui contrastent avec la légèreté de l’ossature métallique.

Abandonné pendant de longues années, le Hangar Y sert également de décor à Un long dimanche de fiançailles (2004). Fidèle à son goût pour les lieux insolites et chargés de mémoire, Jean-Pierre Jeunet y imagine un hôpital militaire de fortune durant la Première Guerre mondiale.

Tout en conservant sa fonction originelle, puisqu’un dirigeable apparaît suspendu sous la charpente, le bâtiment devient un espace de soin provisoire au cœur du conflit.

En raison des dimensions exceptionnelles des dirigeables, le bâtiment ne possédait à l’origine aucune façade du côté nord-est et demeurait entièrement ouvert. Cette ouverture fut fermée entre 1921 et 1977, période durant laquelle le Hangar Y accueillit le musée de l’Air avant son transfert au Bourget.

Lors de la récente réhabilitation, les architectes ont remplacé cette façade ajoutée par une immense paroi vitrée. Un grand anneau métallique intégré à celle-ci matérialise le diamètre des anciens dirigeables. Le ballon suspendu à l’intérieur du hangar est une œuvre de l’artiste Lee Bul, Willing to Be Vulnerable, Metalized Balloon (2022), qui évoque la vocation originelle du lieu.

Le choix de ce bâtiment pour introduire Émilie est particulièrement pertinent. Le Hangar Y établit dans Drone d’emblée un lien symbolique avec la menace volante qui constitue le cœur du récit.

L’analogie entre dirigeable et drone va même plus loin. Après les premiers succès de l’aérostation, l’armée française comprend rapidement l’intérêt stratégique de ces engins. Durant la Première Guerre mondiale, des dirigeables de petite taille sont assemblés en grand nombre dans le Hangar Y afin d’observer les positions ennemies depuis les airs. À leur manière, ils préfigurent les fonctions de surveillance aujourd’hui dévolues aux drones.

Le professeur d’Émilie, Richard (Cédric Kahn), profite de cette visite pour sensibiliser ses étudiants à la valeur patrimoniale des bâtiments existants et aux possibilités offertes par leur réemploi, thème central de leur projet pédagogique.

Il insiste sur l’apparente simplicité de l’intervention architecturale : « Simple, c’est la noblesse absolue. C’est ce qu’il y a de plus compliqué : faire simple. Regardez ici, tout est épuré, aérien ; on marche dans l’air qui remplissait les dirigeables. Réinvestir symboliquement un espace, abolir les frontières, c’est ça le travail de l’architecte. »

Au-delà de la reconversion des friches industrielles, la transformation du bâti existant constitue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de l’architecture face au dérèglement climatique. La question n’est plus seulement de construire, mais de réutiliser intelligemment ce qui existe déjà.

Les friches industrielles permettent également de faire le lien avec une autre pratique contemporaine que mobilise le film : l’urbex, consistant à explorer, souvent sans autorisation, des lieux abandonnés.

Le site choisi par Émilie pour son projet d’étude, une ancienne friche industrielle, devient ainsi le théâtre de l’affrontement final avec le drone qui la traque.

Derrière son apparence de thriller urbain futuriste, Drone dénonce les dérives d’une surveillance permanente. Celle-ci n’est plus nécessairement organisée par un État ou une organisation malveillante, mais peut émerger d’une communauté de joueurs ayant perdu la frontière entre réalité et divertissement, entre curiosité et intrusion, entre regard et prédation.

L’architecture y est mobilisée avec intelligence pour matérialiser les interrogations du film sur notre rapport au réel. Du Hangar Y aux friches abandonnées, les lieux racontent l’évolution des technologies de surveillance autant que celle de nos usages. En opposant la permanence des espaces construits à l’omniprésence des écrans et des regards dématérialisés, Drone rappelle que l’architecture demeure l’un des derniers ancrages tangibles dans un monde où la frontière entre présence physique et existence virtuelle devient chaque jour plus incertaine.
–DRONE 2024 Simon Bouisson–
-UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES 2004 Jean-Pierre Jeunet-