Produire – Polluer – Exploiter

Dans le cadre des Rencontres d’Image de ville d’octobre 2025, organisées à Marseille et à Aix-en-Provence, l’historienne du cinéma Katharina Bellan et l’architecte et historien des territoires René Borruey se sont interrogés sur la représentation du territoire métropolitain marseillais dans les films de fiction et les documentaires.

Dessin : René Borruey, INAMA 1990

La ciné-conférence 1934-2025 – Traces d’un territoire au cinéma s’éloigne du cadre habituel de l’étude de la représentation de la ville « classique » pour explorer un territoire métropolitain moins connu et surtout moins documenté, à travers le déplacement du port de Marseille et la création des immenses « bassins Ouest », situés à Fos-sur-Mer.

En voici quelques extraits choisis…


« Comment la grande industrie s’installe en pleine nature, comment loger les travailleurs, comment habiter le risque. Comment les films racontent-ils le développement industriel de l’étang de Berre ? Comment les films montrent ils la pollution ? Comment les films regardent-ils l’activité humaine qui transforme le territoire ? »

« À l’invitation du cinéaste, producteur et chef opérateur Richard Copans, Robert Guédiguian raconte dans le documentaire La vérité, je vous le dis (2011) sa recherche des lieux et décors sur le territoire. Il révèle la cartographie de la fabrique de ses films. Le cinéma participe d’une production du territoire, tant industriel qu’imaginaire. Comme l’œuvre de Guédiguian se déploie des années 1980 à nos jours, ses films enregistrent les transformations et changements du territoire. »

« C’est très frappant sur la cimenterie de l’Estaque en fonction dans Dernier été (1980), et démantelée dans Marius et Jeannette (1997). Répertoires des lieux et des milieux sociaux, les films de Guédiguian enregistrent les mutations sociologiques et spatiales, dans le point de vue d’un homme qui n’hésite pas à fabuler, à dérouler des contes, mais, comme le dit René Allio dans un entretien avec Michel Euvrard en 1978 : « ce qu’on invente dans un moment donné, le fruit de l’imagination, de la pure invention ne parle pas moins du réel que le document, c’est aussi un document sur le réel – parce que cela ne vient jamais comme ça, en l’air, c’est toujours enraciné, cela vient du fond de soi. Nous ne sommes pas des êtres abstraits, nous sommes en relation… Il y a des fictions qui portent témoignage sur une époque, une situation, qui est aussi valable, forte, humaine, autant utilisable par la connaissance que des documents et des documentaires. » »

« Le documentaire Fos-sur-Mer, réalisé en 1972 par le cinéaste allemand Peter Nestler pour la télévision suédoise, s’intéresse aux coulisses de l’extension du port de Fos. Le réalisateur nomme le gigantisme de Fos et la logique du forçage déployée par l’État et les consortiums du capitalisme industriel : forçage du territoire préexistant, du sol préexistant, du paysage et plus encore des hommes. »

« Peter Nestler va à la rencontre des travailleurs maghrébins, et de leurs conditions de vie et de travail sur le chantier. Aucune production française de l’époque de la construction du nouveau port n’atteint ce degré de précision. Pourquoi ? Secret industriel ou peur du scandale ? »

« Dans Le complexe de Fos, Ulrich Téchené et Wim Klosterman (2006) interrogent Bernard Paillard, auteur du livre La damnation de Fos. Il revient sur le contexte géopolitique qui a mené à cet aménagement démesuré. À ce propos, les réalisateurs utilisent une séquence d’un film de Daniel Absil, Fos, port de l’Europe, mise en scène de science-fiction, où des ingénieurs semblent conquérir une terra incognita, comme si l’aménagement de ce territoire semblait déjà à l’époque surréel. La commande, promotionnelle, émane évidemment de l’établissement public du Port Autonome. »

« Au petit port du Ponteau, Robert Guédiguian raconte dans À la vie à la mort (en 1995), l’expropriation des pauvres pour le confort des riches. Le ton de la tragi-comédie décrit une situation désespérée qui conduit un des personnages au suicide. »

« Le Stadium de Vitrolles de Cyril Castella (en 2004), retrace la tragique histoire du bâtiment de Rudy Ricciotti construit sur un crassier de boues rouges, rejets inertes, chargés en métaux lourds, issus de l’extraction de la bauxite, des usines qui fabriquaient de l’alumine. Ici la pollution a magnifié le site comme le bâtiment, judicieusement pensés dans ce milieu altéré. Mais c’est trop subtil pour être entendu, surtout par les politiques qui ne cherchent à prospérer que par l’opinion la plus terre-à-terre des habitants. »

« Alors que les jeunes des quartiers de Vitrolles en avaient capté toutes les forces les soirs de matchs indoor ou de concerts de rock. Cet équipement culturel fait face aux remords de l’industrie. Après sa construction, il suscite le rejet de l’extrême-droite élue à la tête de la municipalité de Vitrolles. Il devient alors le symbole d’une culture « éclairée » face aux positions réactionnaires et conservatrices de l’extrême-droite. L’intensification est-elle une notion post-moderne ? »

« Il se passe quelque chose d’Anne Alix (en 2018) raconte l’errance et la déambulation de deux femmes qui se sont rencontrées par hasard. L’une est au bord du désespoir, l’autre cherche à l’aider. Elles traversent les décors d’un étang pollué, d’un centre commercial maquillé vulgairement en village provençal de carte postale, etc. Elles se retrouvent dans des lieux de convivialité qui résistent au milieu d’environnements toxiques, comme ce restaurant de coquillages cerné par les usines de pétrochimie. »

« Dans cette scène au bord de l’étang pollué, on comprend que le monde altéré et pourri que nous avons produit, n’est pas un monde fini. C’est notre monde nouveau. Le fameux «effondrement» n’est pas la fin du monde, c’est un nouveau monde, altéré, hideux, et nous devons y vivre quand même nos désespoirs comme notre générosité, qu’incarne si bien l’Espagnole désespérée du désespoir de l’autre : « La madre que lo pario! » »

« Berre, le défi écologique de Laurent Lutaud (en 2017) resitue le contexte et l’histoire de l’industrialisation de l’étang de Berre sur un temps long, depuis le 19e siècle jusqu’à la construction des villes nouvelles. Retour tellement nécessaire sur la longue durée de l’histoire du territoire. Cette connaissance-là, qu’évoquent si clairement l’historien Xavier Daumalin et l’architecte Sophie Bertrandebalanda, où tout est révélé (à condition de la produire « scientifiquement ») est indispensable, à côté de tout ce que la fiction, l’imaginaire, la poésie, peuvent dire aussi et exprimer, venir compléter, approfondir, dépasser… »

« Dans Manon des sources en 1952, Pagnol évoque l’importance des sources, mais aussi la présence de la bauxite dans les collines autour d’Aubagne. Dix ans plus tard, il transforma le scénario du film en roman en deux parties sous le titre L’eau des collines, qui sera adapté dans les années 1980 par Claude Berri au cinéma en deux films : Jean de Florette et Manon des sources. La présence de la bauxite évoque l’usine de Gardanne, déjà en activité en 1952, qui extraie l’alumine de la bauxite. L’extractivisme dans la métropole a connu ses périodes de gloire. Que reste-t-il quand les sites industriels sont désertés ? »

« LAtelier de Laurent Cantet (2017) s’ouvre sur des images d’archives : les ouvriers sortent des chantiers navals de la Ciotat. Ce plan est un hommage aux frères Lumières et à la sortie des usines de Lyon. Les frères Lumière ont filmé à la Ciotat le train qui entre en gare. La ville comme témoin de la modernité. »

« Mais quand le chantier naval ferme, les jeunes de l’atelier d’écriture que Laurent Cantet met en scène, voient disparaître une partie de leur mémoire collective et se retrouvent orphelins sans horizon d’emplois sur place. »


La ciné-conférence « 1934-2025 – Traces d’un territoire au cinéma » a été présentée le 10 oct. 2025 à Aix-en-Provence, dans le cadre d’une programmation consacrée au territoire métropolitain d’Aix Marseille. Elle participe de la contribution d’Image de ville au programme de recherche POPSU Intensifications métropolitaines.

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