-IN NOME DEL POPOLO ITALIANO (Au nom du peuple italien) 1971 Dino Risi-
« Dans chaque village, il y a une abominable maison moderne. Elle a été dessinée par un géomètre qui est le fils du maire. »
Ainsi le cinéaste Dino Risi résume-t-il de manière lapidaire le lien inextricable entre urbanisme, architecture et politique dans l’Italie des années soixante-dix (Dino Risi, Mes monstres, Lausanne, Éditions des Fallois / L’Âge d’Homme, 2014).

Sa satire politique Au nom du peuple italien (1971) en constitue une parfaite illustration, même si son intrigue principale, le meurtre d’une jeune femme, n’a pas de rapport direct avec l’urbanisme ou l’architecture.

Pour introduire son héros, un « petit juge » (titre alternatif français du film), Risi le montre supervisant la démolition à l’explosif d’un vaste bâtiment en construction dominant une colline bucolique.


« Suite à la violation de la loi sur l’urbanisme, on condamne Odacre Manzo, à 18 mois de prison ferme. En outre, on ordonne la destruction du gros oeuvre bâti par le même. Au nom du peuple italien, nous allons exécuter la sentence. » La scène insiste sur la satisfaction du juge qui rétablit une légalité constamment bafouée.
À côté du didactisme de Francesco Rosi (Main basse sur la ville, 1963), du militantisme d’Elio Petri (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, 1970) ou de l’amertume de Damiano Damiani (Confession d’un commissaire de police au procureur de la République, 1971), Risi propose une vision plus féroce et, sous une apparente simplicité nourrie d’éléments comiques, finalement plus complexe dans sa dénonciation des dérives de la société italienne des années de plomb.

Le film repose sur l’affrontement entre le juge intègre Bonifazi (Ugo Tognazzi) et le promoteur industriel Lorenzo Santenocito (Vittorio Gassman), un homme d’affaires égocentrique et sans scrupules. Bonifazi soupçonne Santenocito d’être impliqué dans la mort d’une jeune prostituée (Ely Galleani).

Au fil du récit, l’enquête du magistrat tourne à l’obsession. Comme dans Confession d’un commissaire de police au procureur de la République de Damiano Damiani, le représentant de la loi doit recourir à des méthodes peu orthodoxes pour rétablir un semblant de justice. Mais Risi pousse la logique encore plus loin dans une conclusion profondément désabusée et ambiguë.

Ugo Tognazzi et Vittorio Gassman s’étaient déjà affrontés dans Les Monstres (1963) de Risi, qui demeure, avec Le Fanfaron (1962), l’un de ses plus grands succès critiques et populaires. Gassman incarnait déjà dans Le Fanfaron un profiteur insouciant et hédoniste, figure emblématique que Dino Risi ne cessera de dénoncer et de tourner en ridicule dans plusieurs de ses films.

Son interprétation de Santenocito, flamboyant, véreux et manipulateur, lancé à tombeau ouvert dans sa Maserati Ghibli, est à la fois drôle, grotesque et inquiétante. Les limitations, qu’il s’agisse de vitesse ou des lois, semblent ne pas s’appliquer à lui.

Le déclin des institutions est illustré par l’effondrement très concret du palais de Justice de Rome. Cet imposant édifice (170 × 155 m), construit entre 1888 et 1910 par l’architecte Guglielmo Calderini, s’inspire de la Renaissance et du Baroque pour sa façade et est entièrement revêtu de travertin.


Risi s’empare des problèmes constructifs bien réels du bâtiment et les intègre intelligemment à son récit. Édifié à proximité du Tibre sur un terrain meuble, l’édifice présente des signes inquiétants d’affaissement qui nécessitent, au début des années soixante-dix, d’importants travaux de consolidation.

Le cinéaste exploite ainsi l’instabilité réelle de ce bâtiment à l’apparence pourtant inébranlable pour dénoncer les malfaçons généralisées et un mode de construction uniquement guidé par la recherche du profit, au détriment de la qualité architecturale.

Les bureaux du palais de Justice sont provisoirement transférés dans une caserne militaire. C’est là qu’a lieu le premier interrogatoire entre Bonifazi et Santenocito, amené par la police directement depuis une fête décadente où les invités sont déguisés en Romains de l’Antiquité.

Bonifazi lui explique : « Nous sommes dans une caserne parce que le palais, construit par des entrepreneurs véreux protégés par des dirigeants malhonnêtes, allait s’effondrer. » Santenocito rétorque alors : « Et je suis ici parce que je suis entrepreneur ? C’est un crime, maintenant ? »


Au-delà de ces moments pince-sans-rire, l’art de Risi s’exprime brillamment dans l’imbrication de scènes réelles ou imaginaires à travers des flashbacks illustrant les témoignages recueillis par Bonifazi. Ces séquences pourraient tout aussi bien être le fruit de l’imagination du juge. La distinction entre ce qui est réellement arrivé et ce que l’on souhaite voire devient alors l’enjeu central du film. Cette ambiguïté permanente nourrit des scènes tour à tour drôles, troublantes et dramatiques.

Les nombreux projets de Santenocito englobent la construction et exploitation des usines, la fabrication des matériaux de construction, des projets immobiliers et des infrastructures. Sur le bord d’une plage immaculé, il présente un nouveau projet pour un très grand complexe hôtelier, complètement disproportionné et désastreux par rapport au site. Il défend ouvertement sa démarche basée sur la corruption, puisque c’est le seul moyen « de hâter la bureaucratie. Paradoxalement, corruption veut dire progrès ! » acclame t-il avec conviction.

Il défend ouvertement un système fondé sur la corruption, qu’il considère comme le seul moyen d’accélérer les procédures administratives : « La corruption, paradoxalement, c’est le progrès ! » proclame-t-il avec conviction.

Risi se permet également des raccourcis grinçants : un travelling montre un poisson mort, happé par un goéland qui s’effondre à son tour après l’avoir avalé, dans une rivière couverte d’écume rejetée par une usine de plastique appartenant à… Santenocito.


De nombreuses des scènes en extérieur montrent une Rome asphyxiée par la circulation. Au milieu d’une marée de voitures, le juge Bonifazi se déplace péniblement sur son cyclomoteur.

Il s’arrête, stupéfait, au bord du Tibre devant une chaussée à moitié effondrée et découvre qu’elle a été construite par l’une des sociétés de Santenocito. Pour cette séquence, Risi utilise le véritable effondrement d’une route, survenu pendant le tournage sur le Lungotevere della Vittoria, près de l’intersection avec la Via Timavo.

Le réalisateur ne fait pas dans la nuance, chargeant à la fois le promoteur immobilier et dressant un portrait particulièrement sombre d’une Italie gangrenée par la corruption et la pollution. Une chose devient alors évidente pour le spectateur : Santenocito est un personnage profondément détestable qui mérite d’être puni. Mais est-il réellement responsable de la mort de la jeune femme avec laquelle il a passé la soirée précédant son décès ?

Comme souvent chez Risi, le véritable sujet du film se situe derrière son intrigue apparente. Le meurtre n’est finalement qu’un révélateur permettant de mettre à nu les mécanismes d’une société où corruption, spéculation et pouvoir politique sont devenus indissociables.

L’image du palais de Justice qui menace de s’effondrer résume à elle seule le propos du cinéaste : les institutions censées garantir l’ordre reposent sur les mêmes fondations défectueuses que les constructions des promoteurs qu’elles devraient contrôler. Derrière la satire et l’humour noir, Au nom du peuple italien livre ainsi l’un des portraits les plus pessimistes et les plus lucides de l’Italie des années de plomb.
-IN NOME DEL POPOLO ITALIANO (Au nom du peuple italien) 1971 Dino Risi-