Un urbanisme qui tue

CONFESSIONE DI UN COMMISSARIO DI POLIZIA AL PROCURATORE DELLA REPUBBLICA (Confession d’un commissaire de police au procureur de la république) 1971 Damiano Damiani

Dans les années 1970 émerge en Italie une série de films qui dressent un constat inquiétant d’un système politique et social profondément gangrené de l’intérieur.

Tantôt « didactique » (Main basse sur la ville, 1963, de Francesco Rosi), tantôt « militante » (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri), selon la formule d’Emmanuel Le Gagne, cette veine du thriller politique italien bascule souvent dans le poliziottesco, polar urbain musclé et brutal opposant généralement un policier intègre, mais aux méthodes expéditives (avec Dirty Harry comme modèle revendiqué), au crime organisé, le plus souvent la Mafia, sans toujours la nommer explicitement.

Si le genre est surtout connu et apprécié pour la multiplication des séquences d’action spectaculaires et sanglantes, plusieurs de ses représentants critiquent ouvertement les défaillances du système politique et dénoncent l’imbrication entre criminalité organisée et pouvoir corrompu.

Lorsque l’activité criminelle ne tourne pas autour de la drogue ou de la prostitution, c’est souvent l’urbanisme sauvage et la spéculation immobilière qui propagent le mal dans l’Italie des années de plomb.

L’un des meilleurs exemples de ce courant est le sombre Confession d’un commissaire de police au procureur de la République, qui combine avec efficacité film-dossier et poliziottesco. Il oppose les méthodes contestables du commissaire désabusé Bonavia (Martin Balsam) à l’idéalisme du jeune procureur intègre Traini (Franco Nero). Sans prendre parti pour l’un ou l’autre, le film présente ses deux protagonistes comme les deux faces d’une même médaille.

Le contraste entre le vieux routinier désillusionné qu’est Bonavia, qui a tout vu et tout vécu, et le jeune idéaliste Traini est renforcé par le fait que ce dernier apparaît comme un étranger en Sicile. Originaire du nord de l’Italie, supposé plus civilisé, il découvre une réalité dont il ne mesure pas encore toute la complexité. Damiani fait une nouvelle fois preuve d’une grande sensibilité dans la caractérisation de ses personnages, une qualité déjà manifeste dans La Mafia fait la loi (1967) et Seule contre la mafia (1970), deux des rares films du genre à placer au centre de leur récit des personnages féminins forts, incarnés respectivement par Claudia Cardinale et Ornella Muti.

Depuis des années, Bonavia poursuit avec acharnement le promoteur véreux Lomunno (Luciano Lorcas), lequel demeure intouchable grâce à ses relations et à la corruption généralisée des responsables politiques. Le film dénonce sans ambiguïté l’imbrication entre crime organisé et institutions de l’État.

Le traitement réaliste, presque documentaire, adopté par Damiani évite tout romantisme ou toute glorification de la Mafia, contrairement à ce que fera, dans une certaine mesure, Francis Ford Coppola avec sa célèbre saga du Parrain, dont le premier volet sortira un an plus tard.

La ville de Palerme devient un personnage à part entière de ce thriller urbain, où l’on trouve parfois davantage de cadavres enfouis dans le béton des immeubles en construction que dans les cimetières de la ville. C’est en tout cas la thèse défendue par le film.

L’urbanisme sauvage, mal conçu et profondément inhumain, ne sert donc pas seulement à enrichir quelques privilégiés corrompus et sans scrupules ; il devient également l’outil idéal pour faire disparaître témoins et opposants gênants.

L’architecture n’est plus seulement le décor du crime : elle en devient l’instrument. Non pas une arme, mais un moyen de suppression systématique des victimes. Pas de corps, pas de crime.

L’immobilier sert également de moyen de corruption. Afin de s’assurer la loyauté du procureur Traini, Lomunno lui offre par un intermédiaire la possibilité d’acquérir un superbe appartement bénéficiant d’une vue imprenable.

Face au pouvoir et à l’impunité dont jouit le promoteur, Bonavia recourt à des méthodes toujours plus répréhensibles pour tenter de le combattre. Le jeune Traini désapprouve naturellement cette démarche, convaincu qu’il est encore possible de faire fonctionner un système pourtant gangrené par la corruption, le détournement des valeurs et l’argent.

Sous la forme d’un thriller politique haletant et désespéré, Damiano Damiani dresse le constat désabusé d’un urbanisme perverti qui entraîne dans sa chute les habitants eux-mêmes, devenus victimes collatérales d’un système fondamentalement corrompu. Tout en mettant en scène une situation propre à la Sicile, le cinéaste indique clairement, notamment à travers les extraits télévisés qui ponctuent le récit, qu’il vise l’ensemble de l’Italie.

Le carton d’ouverture précisant que l’histoire qui suit est une fiction sans rapport avec des faits réels constitue à la fois un clin d’œil ironique et une forme de protection. Il semble davantage destiné à prévenir d’éventuelles réactions des autorités italiennes, directement visées par le film, qu’à ménager la Mafia, déjà régulièrement représentée sous cet angle.

Une vision pessimiste malheureusement prémonitoire de l’évolution de la situation en Sicile, qui annonce, de manière troublante, les événements qui conduiront à l’assassinat des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino par la Mafia au début des années 1990.

CONFESSIONE DI UN COMMISSARIO DI POLIZIA AL PROCURATORE DELLA REPUBBLICA (Confession d’un commissaire de police au procureur de la république) 1971 Damiano Damiani

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