IL DESERTO ROSSO (Désert rouge) 1964 Michelangelo Antonioni
Suite et fin de notre plongé dans le monde industriel et angoissant de Michelangelo Antonioni
Dans un entretien avec Jean-Luc Godard, publié sous le titre « La nuit, l’éclipse, l’aurore » (Cahiers du cinéma, no 160, novembre 1964), Antonioni précise qu’il ne cherche pas simplement à condamner l’industrialisation : « Mon intention […] était de traduire la beauté de ce monde où même les usines peuvent être très belles. »

« La ligne, les courbes des usines et de leurs cheminées sont peut-être plus belles qu’une ligne d’arbres que l’œil a déjà trop vus. C’est un monde riche, vivant, utile. Notre vie, même si nous ne nous en rendons pas compte, est dominée par « l’industrie ». Et par « industrie », il ne faut pas entendre seulement usines, mais aussi et surtout produits. »

« Ces produits sont partout, ils entrent dans nos maisons, faits de plastique et d’autres matériaux inconnus il y a quelques années à peine, ils sont vivement colorés, ils nous rejoignent où que nous soyons. A l’aide d’une publicité qui tient de plus en plus compte de notre psychologie et de notre subconscient, ils nous obsèdent. »

Désert rouge élargit ainsi la critique de l’aliénation à celle de la société de consommation et de ses conséquences environnementales.

Avec la complicité du talentueux directeur de la photographie Dario Di Palma, Antonioni pousse toujours plus loin le symbolisme et l’abstraction dans un monde en profonde mutation. L’utilisation audacieuse du flou transforme les paysages industrielles en rêverie utopiques.

L’emploi du téléobjectif et du zoom contribue à aplatir la perspective. L’espace perd ainsi une partie de sa profondeur et devient une composition graphique : Des personnages dans des espaces visuellement comprimés.

Fenêtres, ouvertures et encadrements architecturaux limitent le regard plutôt que de l’ouvrir. Ils découpent le paysage en surfaces autonomes, comme des tableaux à l’intérieur du tableau. Monica Vitti est souvent placé entre un intérieur et un extérieur qu’elle ne parvient pas à rejoindre.

La fumée et le brouillard se combinent à des couleurs vives et inattendues. Celles-ci sont souvent appliquées sur des matériaux rugueux ou dont la peinture s’écaille, loin des surfaces aux couleurs parfaitement uniformes et aseptisées que l’on trouve dans l’univers de Jacques Demy ou chez Jacques Tati.

Ces « tableaux » traduisent efficacement l’état d’esprit de Giuliana, qui se sent isolée des autres et de la société. La palette chromatique exprime presque littéralement les pensées de cette jeune femme perdue, comme lorsqu’elle s’approche d’un vendeur de fruits et légumes dont les produits ont été uniformément peints en gris…

Ou lorsque, au réveil dans le lit de Corrado, elle découvre une chambre devenue… rose pale. Mais l’harmonie qu’elle espérait trouver dans l’adultère ne change rien à son état : « J’ai tout fait pour réintégrer la réalité, comme ils disaient à la clinique. J’ai même réussi à être une épouse infidèle. »

Comme il le démontrera dans ses films ultérieurs, Désert rouge témoigne de la manière dont le passage à la couleur enrichit le cinéma d’Antonioni, en lui offrant de nouvelles possibilités d’expression plastique.

Le film est aussi l’expression de l’amour que porte Antonioni à son actrice fétiche, Monica Vitti, qui incarne à la perfection ce rôle difficile dans leur quatrième collaboration. Les nombreux gros plans qui subliment son visage en témoignent.

Le film souffre toutefois du fait que les malheurs d’une femme sont imaginés par deux hommes, Antonioni et son scénariste Tonino Guerra. Quelques années plus tard, Chantal Akerman et Agnès Varda sauront exprimer un mal-être comparable avec davantage de subtilité et de véracité.

La fable paradisiaque que Giuliana raconte à son fils constitue une rupture visuelle très forte au sein du récit, mais aussi une autre faiblesse du film. Le bleu de la mer et le sable rose de la plage, filmée sur l’île de Budelli, en Sardaigne, contrastent avec la réalité grise et triste de Ravenne, savamment manipulé par Antonioni, afin de souligner la détresse de l’héroïne.

Désert Rouge est un œuvre complexe. Antonioni ne se contente pas de filmer un paysage industriel : il le transforme matériellement. Arbres, herbe, routes et objets sont repeints où même brulé afin d’éliminer les couleurs jugées trop naturelles. Le paysage dénaturé par l’industrie est lui-même dénaturé par le cinéaste.

Le décor devient ainsi moins le reflet fidèle d’un environnement que la projection d’une perception artistique et personnel.

Antonioni construit son film en boucle, ramenant son personnage à son point de départ. Rien n’a changé, ni en mieux ni en pire. Il n’apporte ni solution, ni dévastation, ni happy end.

À la fin du film, on retrouve Giuliana et son fils là où nous les avions vus au début, devant l’usine pétrochimique dans le port de Ravenne. Le garçon demande à sa mère :

« Pourquoi cette fumée est-elle jaune ? » – « Parce qu’elle est toxique. »

« Alors, si un petit oiseau vole par là, il meurt ! »

« Mais maintenant, les petits oiseaux le savent. Ils ne volent plus par ici désormais. … viens. »

IL DESERTO ROSSO (Désert rouge) 1964 Michelangelo Antonioni