IL DESERTO ROSSO (Le désert rouge) 1964 Michelangelo Antonioni
Avec Désert rouge, Michelangelo Antonioni poursuit la déconstruction de l’intrigue classique en trois actes et approfondit les recherches entamées avec L’Avventura (1960), La Notte (1961) et L’Eclisse (1962), films considérés comme la « trilogie de l’incommunicabilité ».

Ainsi, à la fin de L’Eclisse, le film semble « perdre » ses protagonistes, sans apporter de véritable conclusion au récit. La ville moderne, en l’occurrence le quartier de l’EUR à Rome, se transforme alors en ville fantôme.

Les premières images de son film suivant, Désert rouge, montrent des usines pétrochimiques situées dans la zone industrielle du port de Ravenne, dans le nord de l’Italie. L’image de la ville fantôme, auparavant si esthétique et belle, a changé. Les usines monochromes ont recouvert l’environnement d’une épaisse couche de pollution : bonjour tristesse.

Une jeune femme se promène avec son fils aux abords du complexe industriel ANIC, qui produit des engrais chimiques. Premier film en couleur de Michelangelo Antonioni, Désert rouge nous plonge dans un paysage hostile, dominé par des tons gris et noirs plutôt moroses. La couleur, élément essentiel de l’esthétique du film, est introduite avec subtilité, dans un premier temps par touches très nuancées.

Hormis les flammes qui jaillissent des cheminées des usines, la première touche de couleur est le manteau vert que porte Monica Vitti dans le rôle de Giuliana, une jeune femme mariée, perturbée et en proie à des angoisses depuis qu’elle a subi un accident de voiture. Elle rend visite à son mari Ugo (Carlo Chionetti), l’un des dirigeants de l’usine.

L’intérieur aseptisé des postes de contrôle, qui évoque davantage une salle informatique ou l’intérieur d’un vaisseau spatial, contraste fortement avec l’environnement sombre et sale.

La salle des machines, véritable cathédrale contemporaine ornée de fresques industrielles, témoigne de la même propreté.

Rien à voir avec le désert urbain que Giuliana a traversé pour arriver jusque-là. Dans les compositions d’Antonioni, la nature semble bel et bien morte.


Sans véritable but dans la vie, Giuliana envisage d’ouvrir une boutique dans le centre de Ravenne, via Pietro Alighieri, sans savoir ce qu’elle pourrait bien y vendre. Antonioni prolonge la grisaille de la banlieue jusque dans cette rue du centre-ville, bordée de bâtiments anciens plutôt délabrés.

Il oppose cette rue aux habitations modernes des ouvriers qualifiés, dont l’intérieur semble tout droit sorti d’un catalogue Manufrance. Après avoir opposé progrès et nature, il confronte ainsi l’ancienne ville à la ville nouvelle.

Mais même ici, l’architecture fonctionnaliste des années 1950 et 1960 reste froide, voire inhumaine. Les fleurs sont réduites à un motif de tapisserie ou à un bosquet famélique de roses, perdu sur une pelouse. Ce dernier est pourtant mis en valeur à trois reprises dans la composition des vues autour du bâtiment.

La rencontre de Giuliana avec Corrado (Richard Harris), un collègue d’Ugo, pourrait faire basculer sa vie. Corrado est à Ravenne pour recruter des travailleurs et Giuliana, pour tuer le temps, l’accompagne dans ses démarches.

Si Désert rouge commence de manière relativement classique, Antonioni refuse de suivre les arcs narratifs traditionnels. Il installe ses personnages dans un environnement étrangement désincarné et abstrait. Pour y parvenir, il choisit d’abord des lieux emblématiques de l’industrialisation du nord de l’Italie, comme Porto Corsini et le canal Candiano, ainsi que la station de radioastronomie de Medicina, près de Bologne.

Puis, il manipule la palette chromatique en renforçant les éléments qu’il souhaite mettre en valeur. Le gris industriel est renforcé dans les vues de l’usine, comme les blancs cliniques pour les habitations.

En véritable artiste plasticien, Antonioni oppose Giuliana à un groupe de personnes qui gravitent autour d’elle et semblent s’accommoder bien plus facilement d’une société moderne obsédée par le progrès. Il propose ainsi une vision de la modernité fondée sur un paradoxe : la fascination pour les machines et la beauté des paysages industriels coexiste avec l’incapacité des individus à s’adapter au monde qu’ils ont eux-mêmes créé.


Dans une séquence presque onirique, il réunit ce petit groupe d’amis dans une cabane de pêcheurs construite au bord d’un canal. À l’intérieur, une alcôve peinte en rouge vif, sert de cadre à des discussions et à des jeux vaguement libertins qui n’aboutissent à rien de bien concret.


Une fois sortis de ce refuge hors du temps, les personnages se perdent dans le brouillard qui enveloppe les berges. Antonioni oppose délibérément Giuliana à ses amis dans un décor qui finit par les engloutir.

On trouve une analogie avec cette scène au début du film, lorsque l’usine crache tellement de fumée que l’environnement disparaît complètement. Ugo et Corrado deviennent alors deux figurines minuscules dans un paysage hostile.

La proximité du port et de l’industrie reste omniprésente tout au long du film. Elle contribue à déstabiliser le spectateur par un jeu d’échelles qui frôle souvent le surréalisme.

De gigantesques navires commerciaux se déplacent constamment sur les canaux, apparaissent au-dessus des arbres et surgissent même au détour des maisons. Dans la cabane des pêcheurs, le regard de Giuliana vers l’extérieur est obstrué par le passage d’un grand bateau.

Même image lorsque son fils observe un navire passer à travers une fenêtre en bandeau qui aurait fait le bonheur de Le Corbusier. Mais cette fois, le spectacle témoigne plutôt de la fascination du garçon, et de celle d’Antonioni, pour ces engins. Le monde automatisé s’invite jusque dans la chambre de l’enfant, où s’accumulent les jouets mécaniques, dont un petit robot articulé qui semble plus vivant que le fils lui-même.

Cette ambivalence rapproche Désert rouge du cinéma de Jacques Tati, notamment de Playtime, dont le tournage a commencé la même année, en 1964, avant de s’achever en 1967. Plusieurs plans de l’intérieur des usines d’Antonioni semblent annoncer les espaces fonctionnels et géométriques du film de Tati.

Mais là où ce dernier privilégie le comique de l’observation et les décalages entre l’homme et son environnement, Antonioni exprime un malaise plus profond, que la beauté même du monde industriel ne parvient pas à dissiper.
Suite et fin de notre plongée dans le monde industriel et angoissant de Michelangelo Antonioni
la semaine prochaine sur cet écran !
IL DESERTO ROSSO (Le désert rouge) 1964 Michelangelo Antonioni