Architecture d’une impasse sociale

DEAD END (Rue sans issue) 1937 William Wyler

Rue sans issue commence par une vue panoramique sur New York, avec le Rockefeller Center au centre.

La caméra descend vers l’East River, accompagnée d’un texte explicatif :

« Chaque rue de New York aboutit à une rivière. Pendant de nombreuses années, les berges insalubres de l’East River furent bordées par les immeubles où logeaient les pauvres. »

« Puis les riches, découvrant le charme pittoresque du trafic fluvial, déplacèrent leurs demeures vers l’est. »

« Et maintenant, les terrasses de ces grands immeubles d’habitation dominent les fenêtres des logements populaires. »

Ainsi commence Rue sans issue, drame de William Wyler. La dernière phrase de l’introduction, « And now the terraces of these great apartment houses look down into the windows of the tenement poor », peut également se traduire par : « Désormais, les terrasses des riches regardent vers le bas, jusque dans les fenêtres des pauvres. »

Rue sans issue est l’adaptation d’une pièce à succès de Sidney Kingsley, transposée par la MGM en un drame social aux accents de film noir. L’intrigue se déroule en une seule journée de canicule et dans une seule rue de New York.

La gentrification bien réelle des quartiers pauvres de New York situés le long de l’East River, en contrebas du pont de Queensboro, sert ici de toile de fond à ce drame aux intrigues multiples, habilement orchestré par William Wyler.

L’imposant immeuble qui fait face aux taudis des classes populaires est fortement inspiré du River House, situé au 435 East 52nd Street, construit en 1931 par les architectes Bottomley, Wagner & White. Ce palais résidentiel de 26 étages comprend 78 appartements composés de douze pièces, six salles de bains et deux cheminées chacun. Un club privé, installé dans les étages inférieurs, rassemble une grande salle de bal, une piscine couverte et une vaste terrasse surplombant la rivière.

Le film multiplie les affrontements entre riches et pauvres en imaginant que l’entrée principale de la résidence est fermée pour travaux et que les gens de la bonne société doivent emprunter une sortie annexe et traverser la rue arrière malfamée pour regagner la ville.

Dans cette rue traînent les Dead End Kids, une bande de jeunes voyous qui rêvent de devenir comme « Baby Face » Martin, un gangster notoire qui a grandi dans le quartier. Ils harcèlent un garçon de leur âge qui habite dans l’immeuble des riches. Tommy, le jeune frère de Drina, fait partie de la bande.

Drina (Sylvia Sydney) rêve qu’un prince charmant, et riche, la sorte du quartier pour lui offrir une vie meilleure. Mais elle est également éprise de Dave (Joel McCrea), un architecte au chômage qui, comme elle, a grandi dans cette rue. Dave s’est acharné pour faire des études, mais ses rêves d’améliorer les conditions de logement des plus pauvres sont anéantis par la réalité économique d’un pays en pleine crise.

Aigri par l’échec de sa carrière, Dave enchaîne les petits boulots. Son cœur balance entre Drina et Kay Burton (Wendy Barrie), une jeune et jolie habitante du nouvel immeuble.

« Baby Face » Martin (Humphrey Bogart), recherché par la police, revient dans la rue après avoir fait refaire son visage par la chirurgie esthétique. Il veut revoir sa mère et son amie d’enfance, Francey (Claire Trevor). Son retour aux sources est pavé de déceptions : sa mère le rejette violemment et il découvre que son amour de jeunesse est devenue une prostituée. Il décide alors de kidnapper l’enfant maltraité par les Dead End Kids.

Bogart, avant de devenir une vedette grâce à ses rôles mythiques de détective désabusé, donne ici une interprétation vénéneuse et charismatique de gangster incontrôlable. Bien qu’il joue un homme cynique et sans morale, qui a déjà tué huit personnes, la confrontation avec son ami d’enfance Dave et l’échec de sa tentative de renouer avec son passé le rendent presque touchant.

Le jeu de la bande de jeunes voyous, qui traînent dans la rue tout au long du film, paraît désormais un peu forcé et caricatural. Il n’empêche que le succès du film leur donnera l’occasion de revenir en tant que « Dead End Kids » dans six autres films e la MGM.

Wyler mélange habilement drame social et film de gangster dans une formule qui reste simpliste, mais aussi très efficace. Il démontre clairement que l’origine sociale conditionne les possibilités de réussite ou d’échec et que l’architecture en est un vecteur important.

Avec le personnage de Drina, grande sœur dévouée et anxieuse pour l’avenir de son petit frère Tommy, le film va au-delà de la simple bluette avec happy end réservée à ceux qui restent dans le droit chemin.

Wyler avait d’abord souhaité filmer dans les rues de New York, mais la MGM lui impose un tournage en studio à Hollywood, quitte à construire un immense décor comprenant la rue, les immeubles adjacents et un grand bassin représentant la rivière. Les arrière-plans peints et les transparences montrant au loin le pont de Queensboro trahit l’artificialité des lieux.

Le décor, érigé sous la direction de Richard Day, est néanmoins très impressionnant et Wyler utilise ses particularités spatiales, escaliers de secours métalliques, passages extérieurs, bastings et poutres en bois soutenant les immeubles qui surplombent la rivière, pour renforcer l’ambiance noire de son film.

Gregg Toland, directeur de la photographie prestigieux, qui excelle dans le clair-obscur, deviendra célèbre pour ses collaborations avec John Ford (Les Raisins de la colère), Orson Welles (Citizen Kane) et Alfred Hitchcock (Les Enchaînés). Il utilise ici à merveille le décor pour renforcer le jeu des ombres et l’ambiguïté des personnages.

Wyler démontre également une grande sensibilité pour dépeindre ce quartier très vivant. Les arrière-plans grouillent de figurants qui s’agitent dans la rue étroite, dans les entrées et sur les coursives. On voit aussi des gens dormir sur les passerelles des escaliers de secours, comme dans Fenêtre sur cour de Hitchcock.

D’autres passent leur temps accoudé sur des coussins à la fenêtre et observent les petits et les grands drames qui se déroulent sous leurs yeux, à une époque où la télévision et les écrans n’existent pas encore pour les divertir.

Malgré quelques défauts, notamment trop d’événements qui se croisent en trop peu de temps sans être suffisamment approfondis, et un dénouement moral qui idéalise le rêve américain, le film reste une chronique urbaine importante et divertissante sur l’exclusion sociale.

Wyler montre avec force comment la ville, ses immeubles et leur disposition spatiale contribuent à reproduire les hiérarchies sociales.

DEAD END (Rue sans issue) 1937 William Wyler

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