-DOCTOR STRANGELOVE (Docteur Folamour) 1964 Stanley Kubrick-
Lorsque Ronald Reagan devient président des États Unis en 1981, une anecdote, devenue célèbre, raconte qu’à l’occasion de sa première visite au Pentagone, l’ancien acteur hollywoodien aurait demandé : « Où est la salle de guerre ? », en référence à l’impressionnant décor imaginé par Stanley Kubrick pour Docteur Folamour. Les responsables présents auraient alors dû lui avouer qu’une telle salle n’existait pas.
En réalité, le Presidential Emergency Operations Center (PEOC), le centre opérationnel d’urgence présidentiel, est situé sous la Maison Blanche et ressemble davantage à une salle de réunion fonctionnelle qu’à un gigantesque bunker de commandement.

L’imposante War Room du film relève donc d’une vision entièrement personnelle et hautement dramatisée de Stanley Kubrick, pourtant réputé pour son exigence documentaire et son souci du réalisme dans la reconstitution des décors et des procédures.



Docteur Folamour est une satire mordante de la guerre froide et de l’escalade vers un conflit nucléaire entre les États Unis et l’URSS. Le film offre à Peter Sellers l’occasion d’interpréter trois personnages : le bienveillant président des États Unis Merkin Muffley, le désemparé officier britannique Lionel Mandrake et l’inquiétant savant fou, le docteur Folamour.

Obsédé par une prétendue conspiration communiste visant à contaminer les réserves d’eau américaines, le général de l’US Air Force Jack D. Ripper (Sterling Hayden) sombre dans la folie et ordonne à une escadrille de bombardiers nucléaires d’attaquer l’Union soviétique. Son initiative risque de déclencher une guerre atomique capable d’anéantir l’humanité.

La partie centrale du film suit les tentatives désespérées du président Muffley pour rappeler les appareils avant qu’il ne soit trop tard. Le président dirige les opérations depuis le Pentagone, siège du département de la Défense. Kubrick souhaite que ce lieu concentre toute la tension dramatique du récit et exige un décor exceptionnel.

Considérée comme « l’une des icônes les plus importantes du production design », selon la formule de Boris Hars-Tschachotin, la célèbre War Room est l’œuvre du décorateur britannique Ken Adam (ci-dessus lors du tournage).
Né à Berlin en 1921 sous le nom de Klaus Hugo Adam, il fuit avec sa famille l’Allemagne nazie au début des années 1930. Installé à Londres, il anglicise son prénom et s’engage comme pilote dans la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il devient l’un des plus grands chefs décorateurs de l’histoire du cinéma.

Kubrick découvre son talent en voyant James Bond 007 contre Dr No (1962). Il est particulièrement impressionné par le décor expressionniste de la salle « tarentule », dominée par une immense verrière inclinée. Il engage alors Adam pour son film suivant.

La salle de guerre (ou War Room) est dominée par une immense table circulaire, dont la forme est reprise par une couronne de luminaires suspendue au plafond. Face à elle, un vaste mur incliné est couvert de cartes stratégiques et de panneaux lumineux indiquant les positions et les déplacements des forces militaires américaines. Le reste de l’espace demeure plongé dans la pénombre.

Au fil des séquences, Kubrick révèle progressivement les autres caractéristiques de cette architecture aux géométries complexes. Seules quelques fentes laissent filtrer la lumière du jour, suggérant que le bunker est profondément enterré ou protégé par d’épaisses parois de béton.

Kubrick ne montre jamais de plan d’ensemble de la War Room. Ce choix renforce le caractère oppressant du lieu. Il retarde volontairement la découverte de son ampleur et concentre d’abord sa mise en scène sur la table de conférence où se réunissent politiciens, généraux, conseillers et scientifiques, parmi lesquels l’improbable docteur Folamour, dont le cynisme ne parvient pas à masquer le passé d’ancien nazi.

Au cours d’une altercation entre le général Turgidson (George C. Scott) et l’ambassadeur soviétique Alexeï de Sadesky (Peter Bull), le président prononce la célèbre réplique : « You can’t fight in the War Room! » !

C’est précisément à ce moment que le spectateur attentif peut constater que non seulement le mur des cartes est incliné, mais que l’ensemble des parois de la salle convergent selon des angles inhabituels.

Ce qui semblait n’être qu’un choix fonctionnel destiné à améliorer la lisibilité des cartes devient alors une métaphore visuelle de l’instabilité politique et du déséquilibre psychologique des personnages. L’architecture elle-même paraît participer au chaos général.
Les archives de Ken Adam conservent dix-neuf esquisses de la War Room, permettant de retracer l’évolution du projet, initialement beaucoup plus ambitieux.


Le décorateur imagine d’abord une salle organisée sur deux niveaux, avec une vaste galerie dominant une multitude d’opérateurs travaillant devant des bureaux et des panneaux lumineux. Kubrick est séduit par cette première proposition et Adam réalise plusieurs dessins détaillés ainsi que des maquettes destinées à préparer la construction.

Après trois semaines de développement, Kubrick renonce pourtant à cette version, jugée trop coûteuse. Devenu son propre producteur, il surveille désormais très attentivement les dépenses de ses films. Adam, d’abord abasourdi, reprend son projet et conçoit une solution plus simple, mais aussi beaucoup plus puissante sur le plan visuel.

Il réutilisera néanmoins certains principes de cette première version dans plusieurs films de la série James Bond, notamment pour le quartier général d’Ernst Stavro Blofeld dans On ne vit que deux fois.

La simplification imposée par Kubrick fait finalement toute la force du décor. La War Room repose désormais sur deux figures géométriques élémentaires : le cercle, formé par la table et son halo lumineux, et le triangle, dessiné par le volume du bunker et ses murs inclinés. Cette composition d’une grande sobriété confère au lieu une puissance dramatique exceptionnelle.

Selon Ken Adam, le décor fut construit aux studios Shepperton, près de Londres. Il occupait plus de 1 000 m², mesurait environ 30 mètres de large, 45 mètres de long et 12 mètres de haut. Bien qu’il n’apparaisse que dans huit séquences, il demeure indissociable du film et compte parmi les décors les plus célèbres de l’histoire du cinéma.


Si cette salle de guerre est une invention totale qui influencera d’innombrables films, Kubrick se montre en revanche extrêmement rigoureux dans la reconstitution d’autres décors, notamment celui de l’intérieur du bombardier B-52, alors classé secret défense.

Après la sortie du film, le Pentagone se serait d’ailleurs interrogé sur la manière dont Ken Adam avait pu reproduire avec une telle précision l’intérieur de l’appareil.

C’est pourtant depuis ce cockpit reconstitué que le commandant T. J. Kong (Slim Pickens), devenu l’inoubliable « cowboy de l’espace », enfourche une bombe nucléaire dans l’une des images les plus célèbres de toute l’histoire du cinéma, accomplissant sa mission dans un ultime geste aussi héroïque que tragiquement absurde.
-DOCTOR STRANGELOVE (Docteur Folamour) 1964 Stanley Kubrick-
A garder en mémoire aussi l’excellent décor de Ken Adam pour G Hamilton dans Goldfinger avec la salle de réunion où le personnage dévoile ses plans d’attaque de fort Knox
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Le voici : https://archikino.com/2023/04/07/frank-lloyd-goldfinger/
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