-Cœur fidèle 1923 Jean Epstein-
Suite et fin de notre visite du port moderne de Marseille en 1923 à travers le film Cœur fidèle
L’opposition entre ville et port constitue un élément essentiel du drame, traité par Jean Epstein avec clairvoyance. Sa vision diffère fortement de celle des films d’un Marcel Pagnol, dont le regard, plus traditionnel et anachronique, s’attache à fusionner ville et port en un même espace. Contrairement à l’approche réaliste d’Epstein, la célèbre trilogie marseillaise — Marius, Fanny et César — tournée pourtant une dizaine d’années plus tard, montre une relation révolue entre la ville et l’activité maritime.

Le regard moderne d’Epstein ne l’empêche pas de poser également sa caméra sur le Vieux port pour une scène, ou Petit Paul sort d’un tripot, passablement éméché. Il place la caméra dans l’axe de la basilique de la « Bonne Mère », qu’on devine au fond de l’image.

Jean Epstein est né à Varsovie, a grandi à Lyon et habite au moment du tournage à Paris. Malgré le fait de ne pas être très familier avec la ville de Marseille, le cinéaste choisi des vues inattendus et hors des clichés. Ainsi, il pose sa caméra quai du Canal de la Douane (l’actuel cours d’Estienne d’Orves), pour montrer les errances de Petit Paul, « qui n’a pas la conscience tranquille ».

Ce canal intérieur est relié au Vieux-Port et a été construit à l’origine pour le déchargement des marchandises. Au moment du tournage, l’endroit a presque totalement perdu cette fonction et commence déjà à être utilisé comme port de plaisance. Ce canal a été comblé entre 1927 et 1929, peu de temps après que ces images aient été tournées.

Au lieu de se contenter de représenter un Marseille de « carte postale », Epstein met en évidence l’évolution portuaire et industrielle en cours depuis presque un siècle avec la construction de bassins plus vastes et plus performants, permettant un traitement plus massif et rapide des marchandises.

Le cinéaste insiste sur le va-et-vient incessant des camions qui transportent, sur le bien nommé quai aux Charbons « l’or noir ». Le charbon arrivait massivement par bateau pour alimenter les paquebots et navires à vapeur, les grues et installations portuaires, les usines ainsi que le chemin de fer.

Cette matière première devient ainsi le symbole de l’activité incessante du port moderne. À sa sortie de prison, Jean ne parvient plus à trouver de travail qualifié à cause de son casier judiciaire. En revanche, il est accepté comme simple manutentionnaire chargé de pelleter les montagnes de charbon déversées par les navires sur le quai afin de les charger dans les camions.

On retrouve une scène similaire dans The Brutalist (2024), où l’architecte interprété par Adrien Brody doit lui aussi pelleter du charbon, seul emploi accessible, dans un premier temps, après son arrivée aux États-Unis. Le charbon apparaît alors à la fois comme symbole du progrès industriel et comme métaphore de la malédiction humaine.

L’habitant de Marseille qui n’a aucun lien direct avec le port ne pénètre jamais dans ce lieu « technique » de la ville, espace de travail mais aussi de divertissement, où coexistent travail, restauration et prostitution.

La deuxième partie du récit est concentrée sur un quartier pauvre de la ville, lieu d’habitation de Marie, désormais mère et mariée à Petit Paul, qui passe la plus grande partie de son temps dans les bistros.

La précarité de Marie et de son bébé est mise en évidence par des intérieurs désolés (reconstitués en studio) : de hauts murs aux tapisseries tachées de suie et d’humidité renforcent l’impression de dénuement. Jean est bouleversé de voir sa bien-aimée dans un tel état.



La cage d’escalier extrêmement épuré (également un décor de studio), est un lieu de rencontres (Jean et la voisine infirme) et aussi une importante scène dramatique (le pas traînant de Jean triste qui rend visite à marie / l’arrivée de Petit Paul éméché, qui risque de tomber sur son rival).

La misère se manifeste aussi dans le traitement de la jeune voisine boiteuse, dont Epstein a dû couper une scène où elle est maltraitée par des enfants du quartier. D’où le reproche adressé à Epstein par certains critiques de l’époque : de ne montrer dans son film que la misère et des lieux malfamés de la ville.

Ce mélodrame saisissant est devenu aujourd’hui aussi un document précieux, qui montre des parties méconnues de la ville de Marseille et de son port moderne. Cœur fidèle témoigne déjà du talent d’Epstein pour filmer les spécificités d’une ville et dans son utilisation des éléments naturels comme vecteurs des sentiments.
-Cœur fidèle 1923 Jean Epstein-