-Cœur fidèle 1923 Jean Epstein-
Jean Epstein fut l’un des premiers grands théoriciens du cinéma. Comme son mentor Louis Delluc, qui avait déjà placé sa caméra à Marseille pour son court métrage Fièvre, Epstein choisit la cité phocéenne et son port comme cadre central de son drame sentimental Cœur fidèle.
Il ne s’agit alors que du troisième film d’Epstein, dans un art qui cherche encore à établir ses fondamentaux. Si le cinéaste milite pour une utilisation avant-gardiste des possibilités de la mise en scène afin de bousculer le médium, il ne maîtrise pas encore pleinement les procédés qui feront la force de ses chefs-d’œuvre ultérieurs, comme La Chute de la maison Usher (1928) ou Finis Terrae (1929).

Epstein prône l’utilisation du réel par le biais des tournages sur place et en extérieur, qu’il préfère aux studios et aux décors factices. Le réel est sublimé par les moyens du montage et de la surimpression, qui doivent, selon lui, aboutir à une « mobilité simultanée suivant les quatre dimensions de l’espace-temps »1. Il déclare d’ailleurs à propos de Cœur fidèle : « Le cinéma supprime la notion du décor ! »2 Si la mise en scène se veut impressionniste et avant-gardiste, les histoires racontées par Epstein demeurent, pour la plupart, des mélodrames classiques, centrés sur des amours impossibles.
1Prosper HILLAIRET, « Cœur fidèle d’Jean Epstein », Crisnée, Yellow Now, 2008 / 2Léon BARSACQ, « Le décor de film 1895-1969 », Paris H. Veyrier, 1985


La jeune orpheline Marie travaille dans le Shandon, un bar malfamé installé en contrebas de la Digue du Large, sur le quai aux Charbons entre le bassin National — construit entre 1872 et 1880 — et la mer.

Cet endroit isolé du reste de la ville fait partie du port moderne de Marseille, extension développée à partir du bassin de la Joliette jusqu’à l’Estaque.

Dans les années 1920, ces bassins sont fréquentés par des dockers, des pêcheurs, des poissonnières, des voyous et des prostituées – les habitants de Marseille ne s’aventurent que rarement dans cette zone industrialisée.

Les intérieurs du film sont tourné en studio à Vincennes, au sud de Paris. Pourtant, Epstein écrit à son ami Abel Gance : « J’ai tourné ce matin les premiers mètres de Cœur fidèle par temps bien gris, dans un petit bistrot des quais qui s’appelle le Bar Shandon, où le Browning du patron parle tous les soirs. Sur tous les murs il y a écrit : « for ever » à la craie et à la suie (…) si j’arrive à captiver cet air des cœurs perdus, mon cœur fidèle battra la mesure. »3 On ne peut que spéculer si on voit dans le film le véritable Bar Shandon, ou s’il s’agit d’une reconstitution en studio.
3Joël DAIRE, « Jean Epstein – Une vie pour le cinéma », Tours, La Tour Verte, 2014
Dans le film, Marie est amoureuse du docker Jean, mais Petit Paul, un voyou notoire, a lui aussi jeté son dévolu sur elle.

Petit Paul emmène Marie de force dans une fête foraine située à Manosque. Epstein change de décor pour renforcer davantage le contraste entre ce village idyllique et le « moloch » immense et inhumain qu’est Marseille, n’accordant que peu de bonheur au quotidien de ses habitants.


Le cadre bucolique de la foire, avec ses manèges tournant de plus en plus vite dans un vertige enivrant, offre à Epstein l’occasion de déployer tout son talent de monteur dans un enchaînement centrifuge et hypnotique d’images, qui a fait la renommée du film — et provoqua même la nausée de nombreux spectateurs à l’époque.

Jean suit le couple et les retrouve devant un hôtel. Une bagarre éclate devant l’établissement, et un gendarme qui tente de séparer les deux hommes est accidentellement tué. Petit Paul s’enfuit tandis que Jean est condamné à un an de prison.
À sa sortie, il tente de retrouver Marie…

Dans la première partie du film, Epstein isole ses personnages de la ville, qui demeure pourtant omniprésente. Depuis l’immense Digue du Large, jadis encore surmontée d’un mur crénelé, il montre en arrière-plan plusieurs monuments emblématiques de Marseille.

Pendant la promenade de Marie pour retrouver son Jean, Epstein réunit discrètement dans un même plan la basilique « Bonne Mère », la cathédrale de la Major en contrebas et le pont transbordeur.

Un autre cadrage — devenu iconique — montre les amants blottis l’un contre l’autre sur la digue, contemplant le palais du Pharo, projection d’un rêve inaccessible pour ce couple transi et sans avenir apparent.


L’histoire est toutefois desservie par le jeu opposé de ses deux interprètes principaux : Léon Mathot (Jean), constamment sombre et inexpressif et Gina Manès (Marie), qui surjouent et multiplient les expressions théâtrales.

Si ce type de jeu prédomine dans les premières années du cinéma muet, il paraît ici quelque peu gênant dans un film qui cherche précisément à promouvoir un nouveau langage cinématographique, distinct du théâtre grâce à l’exploitation des ressources propres au cinéma : le cadrage, le montage, l’usage du gros plan et surtout la superposition des images pour exprimer des états d’âme intérieurs.


D’autant que d’autres acteurs du film, comme Edmond Van Daële dans le rôle de Petit Paul, ou encore Marie Epstein — la sœur du cinéaste — dans le rôle de la voisine infirme, se distinguent par un jeu plus naturel.

Parmi les personnages secondaires, Madeleine Erickson (à droite) est truculente dans le rôle d’une prostituée médisante, qui sème la pagaille.
Les amoureux vont-il pouvoir se retrouver à la fin … ?
Suite et fin la semaine prochaine sur cet écran !
-Cœur fidèle 1923 Jean Epstein-