F. P. 1 : île flottante du futur

-F. P. 1 ANTWORTET NICHT (I. F. 1 ne réponds plus) Karl Hartl-

En 1932, les vols intercontinentaux sont encore un rêve irréalisable. D’où l’idée futuriste du film : installer une immense plate-forme artificielle — à mi-chemin entre un porte-avions et une île — au milieu de l’océan afin de relier l’Amérique et l’Europe. Cette plateforme, « F. P. 1 » (= Flugplattform 1 / « I. F. 1 – île flottante 1 » en français), permet aux avions de faire escale et de se ravitailler en carburant pendant leurs trajets.

L’importance économique et stratégique d’une telle installation est exploitée dans le film sous la forme d’un thriller d’espionnage, puisque des forces malveillantes tentent de saboter cet ambitieux projet.

I. F. 1 ne répond plus est aussi l’histoire d’un triangle amoureux composé d’Ellison, aventurier et pilote intrépide, de Droste, son meilleur ami et inventeur de F. P. 1, et de Claire Lennartz, la sœur du riche industriel qui finance le projet.

Autre particularité de ce film tourné par Karl Hartl en Allemagne : il date d’une époque où le cinéma parlant est encore très récent et où les techniques de postsynchronisation et de doublage n’ont pas encore été développées. Afin de pouvoir exploiter les grandes productions à l’étranger, celles-ci sont alors tournées simultanément en plusieurs langues — ici trois — avec des distributions allemande, anglaise et française.

Ainsi, le héros du film, le pilote Ellison, est interprété, selon les versions, par Hans Albers (ci-dessus à gauche), Conrad Veidt (au milieu) ou Charles Boyer (à droite). Le choix de Veidt pour la version anglaise est surprenant. L’acteur allemand maîtrise parfaitement l’anglais et a déjà tourné plusieurs films à Hollywood, mais son accent allemand reste très prononcé. Par la force des choses, chaque interprète donne également une caractérisation différente du personnage.

Sous les traits de Hans Albers, Ellison devient un casse-cou solitaire, sûr de lui, charmeur et roublard. L’acteur est alors très populaire en Allemagne dans un registre proche de celui d’un John Wayne ou d’un Jean Gabin.

Conrad Veidt apporte au rôle une tonalité plus tragique et compose un véritable gentleman aventurier. Il paraît beaucoup plus affecté par sa déception amoureuse que son homologue allemand. Il est en revanche difficile de juger le jeu de Charles Boyer, les copies de la version française du film semblant aujourd’hui perdues.

Hans Albers, également apprécié comme chanteur, pousse plusieurs fois la chansonnette — notamment avec son tube « Flieger, grüß mir die Sonne » (« Aviateur, salue le soleil pour moi ») —, ce qui rallonge la version allemande par rapport aux deux autres.

Autre détail surprenant : Claire (Jill Esmond – ci-dessus à gauche) conduit elle-même sa voiture dans la version anglaise, tandis que la Claire de la version allemande (Sybille Schmitz – à droite) se fait conduire par un chauffeur. Sur le F. P. 1, l’Anglaise porte un pantalon « plus four » à l’allure sportive, tandis que l’Allemande arbore une robe-pantalon longue, plus féminine. Décidément, d’un pays à l’autre, l’héroïne apparaît plus ou moins moderne et indépendante !

C’est donc surtout le jeu des acteurs qui fait la différence et, en comparaison, la version anglaise, plus courte, avec Conrad Veidt au jeu distingué et grave, et Jill Esmond, intrépide et sensuelle, paraît la plus convaincante et la plus intéressante. Il est toutefois regrettable que cette version ne bénéficie pas de la présence de Peter Lorre, qui interprète un journaliste malchanceux dans la version allemande.

F. P. 1 est le dernier grand film dans lequel le chef décorateur Erich Kettelhut peut déployer tout son talent pour imaginer des mondes futuristes. C’est aussi le dernier film produit par Erich Pommer pour l’UFA avant son émigration aux États-Unis, provoquée par la montée du national-socialisme en 1933. Kettelhut a largement contribué à l’identité visuelle de plusieurs classiques du cinéma muet, notamment pour Fritz Lang, de Dr. Mabuse aux Nibelungen, sans oublier l’épique Metropolis.

Pour F. P. 1, Kettelhut s’associe à l’ingénieur Albert Heininger, qui conçoit l’île artificielle de la manière la plus réaliste possible : une immense plateforme métallique de 300 mètres de long, posée sur une vingtaine de piliers creux flottant dans l’océan. À côté de la piste d’atterrissage, il imagine divers équipements — poste d’observation, cabines, hangars, grues… — qui préfigurent déjà l’apparence des futurs porte-avions.

C’est sans doute le plus grand exploit de ce film d’aventure : montrer un futur proche de façon crédible et réaliste, sans jamais sombrer dans le fantastique.

Kettelhut conçoit trois grands décors afin de donner l’illusion que F. P. 1 existe réellement.

Il fait d’abord construire six piliers grandeur nature, accompagnés d’une portion de la sous-face de la plateforme. Les piliers sont reliés par des passerelles suspendues destinées aux scènes d’accostage des bateaux. Capables de flotter, ils sont ensuite tractés en haute mer pour le tournage. La photogénie des passerelles est soulignée tout au long du film par Günther Rittau, le cadreur, notamment lorsque l’île artificielle menace de sombrer et que les membres de l’équipage, affolés, tentent de s’enfuir.

Le décorateur voyage ensuite dans le nord de l’Allemagne afin de trouver un endroit propice sur la côte pour construire une piste d’atterrissage dominant légèrement la mer.

Il le trouve sur la petite île de Greifswalder Oie, dans la Baltique, où il fait aménager une piste d’atterrissage de 250 mètres de long, recouverte de panneaux métalliques rainurés. À l’époque, seulement dix-sept personnes habitent l’île. Chaque jour, l’équipe du film y est acheminée par bateau pour le tournage. Une ligne de câbles téléphoniques, qui gêne la vue, est rapidement déplacée. Des grues factices ainsi que des façades en contreplaques, simulant les cabines, les hangars et le poste d’observation sont érigées en bordure de la piste (ci-dessus photos de tournage, tirées, comme les dessins d’Erich Kettelhut du livre « Der Schatten des Architekten », München, Belleville Verlag, 2009).

L’illusion devient parfaite lorsque la caméra est placée sur la piste, dirigée vers la mer. Ce décor permet même l’atterrissage de véritables avions, bien que ceux-ci doivent tenir compte avec précision de la direction du vent.

Kettelhut construit ensuite une maquette de trois mètres de long, filmée dans un bassin de 7 × 20 mètres et d’un mètre de profondeur aux studios de Berlin, où sont également tournées les autres scènes d’intérieur. De minuscules avions sont suspendus à de fines cordes et déplacés image par image, selon une technique déjà utilisée lors du tournage de Metropolis cinq ans plus tôt.

Karl Hartl filme cette aventure avec beaucoup de maîtrise, trouvant un bon équilibre entre scènes d’action et séquences romantiques.

Le design de F. P. 1 est résolument moderne, jusque dans le mobilier. Après un nouvel acte de sabotage ayant répandu du gaz dans les pièces, Ellison (Veidt, à gauche et Albers, à droite) brise des hublots à l’aide d’une chaise dessinée par Marcel Breuer afin de faire entrer de l’air frais.

L’inégalable Peter Lorre (ci-dessus dans la version allemande) et Donald Calthrop (dans la version anglaise) ajoutent une touche de comique en incarnant un reporter qui embarque clandestinement sur la plateforme, déguisé en membre de l’équipe. Il se retrouve rapidement dépassé lorsqu’il réalise la dangerosité du lieu.

La séquence du montage de F. P. 1, mêlant une superposition d’images de maquettes, de dessins et véritables vues de sites industrielles, est particulièrement remarquable.

Au climax du film, les saboteurs ont ouvert et bloqué les valves, et l’eau envahit peu à peu les immenses piliers creux. Ellison, Claire, Droste et l’équipage se retrouvent prisonniers sur F. P. 1, qui sombrera dans l’océan en moins d’une heure.

Dans un ultime geste désespéré et presque suicidaire, Ellison décolle alors à bord d’un avion gravement endommagé afin d’aller chercher de l’aide avant que F. P. 1 ne soit englouti par les flots …

-F. P. 1 ANTWORTET NICHT (I. F. 1 ne répond plus) Karl Hartl-

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