–THE BAT (L’Oiseau de nuit) 1926 Roland West–
L’oiseau de nuit du poétique titre français est un redoutable voleur et tueur qui terrorise la région sous un déguisement de chauve-souris, d’où son surnom : The Bat.

Ce cambrioleur effronté annonce, dans une lettre anonyme, qu’il va dérober des émeraudes au bijoutier Gideon Bell. Malgré la présence de la police, The Bat réussit à s’introduire dans la maison, à tuer Bell et à repartir avec les pierres précieuses. Les policiers restent désemparés, ne trouvant qu’une note en forme de chauve-souris les avertissant qu’il prendra des vacances à la campagne…

The Bat se dirige en réalité vers Parker House, la maison de campagne de Courtleigh Fleming, président de la Oakdale Bank, récemment décédé.


Parker House est louée pour l’été par l’écrivaine Cornelia Van Gorder (Emily Fitzroy). Elle y réside avec son majordome chinois (Kamiyama Sojin), qui n’inspire guère confiance, ainsi qu’avec sa femme de chambre, Lizzie Allen (Louise Fazenda), particulièrement craintive. Terrorisée à l’idée d’une attaque du mystérieux The Bat, cette dernière finit même par installer un piège à ours (!) dans le jardin.

La nièce de Van Gorder fait engager son fiancé, Brooks Bailey, comme jardinier, bien qu’il n’y connaisse rien en botanique. On apprend plus tard qu’il a été caissier à la Oakdale Bank. Il est recherché par la police, qui le soupçonne d’avoir dérobé 200 000 dollars à la banque. Bailey pense que le magot est caché dans la maison et tente de le retrouver pour s’innocenter.
Richard Fleming, le neveu mielleux du défunt banquier Fleming, et le douteux docteur Wells ont eu vent de l’existence d’une chambre cachée dans Parker House. Ils décident d’effrayer l’écrivaine et ses domestiques afin de découvrir la pièce et son contenu.


Après un premier assassinat, deux détectives, le placide Moletti (Tullio Carminati) et le tonitruant — mais peu courageux — Anderson (Eddie Gribbon), arrivent à leur tour sur les lieux pour éclaircir l’affaire, sans grand succès dans un premier temps.
The Bat parviendra-t-il à s’emparer du trésor ?
Moletti et Anderson réussiront ils à capturer le malfrat ? Le suspense est à son comble !

L’Oiseau de nuit, adaptation muette d’une pièce de théâtre à succès, mêle habilement enquête policière, éléments d’horreur et de comédie, avec de multiples rebondissements et mystères, dans un lieu quasi unique : une immense demeure isolée contenant une salle de bal hantée et une pièce secrète abritant un trésor.

Si le voleur The Bat est déjà un protagoniste hors du commun, le film regorge d’une galerie de personnages excentriques, ou à tout le moins énigmatiques, proches de ceux que l’on trouve dans les intrigues d’Agatha Christie.

Chacun réagit différemment aux événements. Tandis que la femme de chambre, Lizzie, est de plus en plus paniquée et effrayée, hurlant à tout bout de champ (heureusement que c’est un film muet !), sa patronne Cornelia Van Gorder traverse les moments les plus angoissants avec un flegme à toute épreuve, tranquillement occupée à tricoter.

Parmi les douze personnages réunis cette nuit-là dans la grande maison, personne ne semble être ce qu’il prétend, et tous cherchent quelque chose : effrayer, tuer, s’innocenter, découvrir un coupable ou faire fortune… Il est d’ailleurs parfois difficile de suivre certains rebondissements et intrigues parallèles, qui se superposent, parfois au détriment de la clarté narrative. Peu importe.

Car le film exploite à merveille les lieux et les excentricités de ses personnages pour renforcer l’atmosphère et le suspense. La chasse au trésor entraîne habitants et visiteurs de fond en comble à travers la maison, au fil d’une multitude de pièces contrastées, jusqu’à une promenade nocturne sur le faîtage du toit.

Les décors ont été conçus par le légendaire William Cameron Menzies, créateur des mondes féeriques pour Douglas Fairbanks (Le Voleur de Bagdad, 1924) et Rudolph Valentino (Le Fils du cheikh, 1926). Menzies deviendra également metteur en scène et réalisera notamment le classique de science-fiction Les Mondes futurs (Things to Come, 1936) ainsi que le film d’épouvante The Maze (1953).

Menzies ne cherche pas à créer des espaces réalistes ; il s’appuie au contraire sur une stylisation marquée : portes surdimensionnées, chandeliers symétriques imposants, motifs graphiques au sol. L’ampleur des grandes pièces est renforcée par une disposition rigoureusement symétrique du mobilier.





Une multitude d’escaliers structure l’exploration des lieux et les courses poursuites : un inconnu pénètre dans la maison par un escalier dérobé ; Bailey suit The Bat par l’escalier de service ; un homme est abattu sur l’escalier du grand salon.

Les grands espaces contrastent avec les combles poussiéreux et probablement hantés, tandis que la chambre cachée présente un aspect presque religieux, avec une lourde table en bois éclairée uniquement par une lucarne.

La figure du voleur masqué confère au film sa dimension fantastique. The Bat apparaît à la fois insaisissable et invincible. Il utilise même un véritable « Bat-Signal » pour annoncer sa venue. Ce personnage influencera profondément le jeune dessinateur Bob Kane, qui créera quelques années plus tard le célèbre justicier masqué Batman, reprenant le look du Bat, tout en le mettant au service de la justice.

En définitive, L’Oiseau de nuit s’impose comme un divertissement aussi inventif qu’atmosphérique, où le plaisir du mystère l’emporte sur la stricte cohérence du récit. Porté par des décors stylisés, une galerie de personnages hauts en couleur et une mise en scène habile, le film conserve aujourd’hui encore un charme singulier. À la croisée du polar, de la comédie et du fantastique, il témoigne de la richesse et de l’audace du cinéma muet des années 1920.
–THE BAT (L’Oiseau de nuit) 1926 Roland West–