-EDWARD SCISSORHANDS (Edwards aux mains d’argent) 1990 Tim Burton-
Décors : Bo Welch
Le succès de Batman (1989) permet à Tim Burton de concrétiser un projet qui lui tient à cœur : raconter l’histoire d’un jeune garçon différent et les difficultés qu’il rencontre pour se faire accepter, sous la forme d’une comédie fantastique et satirique.

Burton utilise habilement la trame de Frankenstein pour la transposer dans une Amérique rêvée, saturée d’une palette colorimétrique pastel inspirée des années soixante. Le film se déroule dans un lotissement aux couleurs douces, à la perfection superficielle et artificielle, évoquant une société aseptisée et uniformisée, surplombée par un château gothique incongru, digne des films horrifiques de la Hammer Film Productions.

Dans ce château, un vieil inventeur excentrique et solitaire (Vincent Price) conçoit une fabuleuse machine destinée à… faire de la cuisine, à l’aide de petits robots métalliques.

Il transforme l’un de ces robots — celui qui sert à couper les légumes — en un jeune garçon. Mais le vieil homme meurt avant d’avoir pu lui fabriquer de vraies mains.


Edward (Johnny Depp), timide et inoffensif, reste alors seul dans ce château, avec, à la place des mains, une multitude de lames et de ciseaux tranchants, jusqu’à ce qu’il soit découvert et adopté par Mrs. Briggs (Dianne Wiest).

Burton aborde, sous la forme d’une comédie romantique et fantastique, des thèmes tels que l’exclusion et la découverte de soi, liés à la fois aux préoccupations adolescentes et aux difficultés rencontrées par les personnes étrangères ou, plus largement, par toute personne considérée comme « différente ».

Pour y parvenir, il détourne avec finesse le mythe de Frankenstein ainsi que l’histoire de Pinocchio, tout en rendant hommage aux films d’horreur de la Hammer et aux adaptations d’Edgar Allan Poe réalisées par Roger Corman, dont Vincent Price, interprète du vieil inventeur, fut l’une des figures emblématiques.

Price, dont il s’agit de la dernière apparition à l’écran, était également un cuisinier reconnu, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Il est donc cohérent, dans la vision poétique et touchante de Burton, que le laboratoire du savant fou serve d’abord à confectionner des biscuits.


Le génie de Burton se manifeste dans sa capacité à faire accepter des éléments incongrus et absurdes de manière cohérente et presque logique. Le décor y contribue largement : il instaure à la fois une distance vis-à-vis du réel — par le grotesque et le décalage — et un ancrage crédible dans celui-ci (personne ne semble s’étonner qu’un château gothique soit juxtaposé à un lotissement américain aux allures de cité Barbie).

L’ensemble des automates qui peuplent le laboratoire préfigure les inventions loufoques de Wallace and Gromit, autres grands inventeurs farfelus et attachants. L’activité inoffensive du savant désamorce ainsi le décorum horrifique — a priori lieu de la naissance du mal — tout en en conservant les codes visuels : murs de château lugubres, escaliers expressionnistes interminables, mobilier et machineries inquiétantes, tous imaginés dans des tons gis sur gris par le chef décorateur Bo Welch.

Edward aux mains d’argent reste l’un des meilleurs films de Tim Burton : une œuvre qui ne se contente pas de rendre hommage à un âge d’or de cinéma d’horreur révolu, mais qui prolonge avec intelligence le cinéma de genre vers de nouveaux horizons.
-EDWARD SCISSORHANDS (Edwards aux mains d’argent) 1990 Tim Burton-
ARCHIKINO existe depuis mars 2021. Ceci est le 300. article / chronique / postille qui tente d’approcher architecture et cinéma. C’est le dixième exemple d’un antre d’un savant fou.