London calling

-HIGH TREASON (Point ne tueras) 1929 Maurice Elvey-

Le succès du premier film parlant, Le Chanteur de jazz (1927), entraîne une profonde transformation dans le monde du cinéma. En seulement trois ans, les studios et les salles d’exploitation sont contraints de passer au cinéma sonore. Durant cette période de transition, plusieurs films — surtout les productions de prestige — sortent à la fois en version muette et en version parlante.

C’est le cas de cet étonnant et fascinant film d’anticipation anglais, qui proclame sur ses affiches être « the peace picture » (un film pour la paix). L’analyse qui suit se base sur la version parlante (la version muette étant généralement considérée comme supérieure par ceux qui ont pu comparer les deux).

Déstabilisés par les manigances d’une organisation occulte, deux superpuissances — l’Europe et l’Amérique — s’affrontent dans ce film, les autres pays ayant visiblement été absorbés par ces blocs. Cela dit, la situation géopolitique reste dans l’ensemble assez floue.

Le film contient de très bonnes idées, mais s’embrouille rapidement à cause d’un scénario confus qui mêle trop d’éléments disparates.

Une puissante ligue pour la paix, dirigée par le Dr Seymour (Humberston Wright) et sa fille Evelyn, tente d’éviter une guerre mondiale après un incident frontalier meurtrier.

Incident qui permet d’introduire un superbe bolide futuriste à la frontière entre l’Amérique et l’Europe. (Ne me demandez pas où est passé l’océan.)

À propos du futur, ce film tourné en 1929 situe son action en 1950 dans la version muette, en 1940 dans la version parlante et en 1995 dans la version française !

Les superbes maquettes, clairement identifiables comme telles, sont conçues par Andrew Mazzei, le chef décorateur. Inspirées de Metropolis (de Fritz Lang – 1927), elles offrent des vues impressionnantes de Londres (et de New York), hérissée de gratte-ciel Art déco, reliés par des passerelles suspendues et entourés d’une multitude d’avions et de dirigeables. Ci-dessus on aperçoit à gauche Big Ben avec la Tamise en premier plan.

On chercherait en vain des bâtiments modernes comme le Gherkin (construit en 2003 par Norman Foster) ou le Shard (Renzo Piano, 2013) dans ces visions. La skyline imaginée par Mazzei se compose d’une architecture massive, oscillant entre Art déco ostentatoire, classicisme assumé et une esthétique évoquant les architectures totalitaires à venir.

Autre détail fascinant : le tunnel sous la Manche est déjà une réalité dans les différentes versions du film — en 1940, 1950 ou 1995 — ce qui correspond, pour cette dernière date, assez fidèlement à la réalité. Il devient le théâtre d’un sabotage spectaculaire orchestré par des industriels bellicistes désireux de relancer la guerre pour écouler leurs stocks d’armes.

La bombe provoque l’inondation du tunnel. À travers un montage rappelant Eisenstein, Elvey insiste sur les visages paniqués et les corps meurtris, soulignant l’horreur et la souffrance engendrées par la guerre.

Malgré son apparence de film de science-fiction, l’instabilité politique qu’il dépeint reflète bien l’état d’esprit de l’entre-deux-guerres, où le souvenir du premier conflit mondial reste omniprésent. La question de savoir s’il faut éviter la guerre à tout prix ou défendre la liberté par les armes demeure d’ailleurs toujours actuelle.

Le contenu sérieux de cette fable est toutefois affaibli par l’histoire d’amour centrale entre Evelyn (Benita Hume), militante pacifiste, et Michael Deane (Jameson Thomas), militaire convaincu et commandant de l’aviation européenne.

Leur relation fait écho aux tensions internationales, mais leurs mondanités, dans un night-club futuriste animé par un DJ dirigeant un orchestre synthétique, et leurs échanges, via des écrans de communication à distance, occupent une place excessive.

Le film anticipe néanmoins avec justesse un monde dominé par des écrans et de la télévision et les intérieurs du nightclub, très réussis, mêlent Art déco et Art nouveau, privilégiant des formes graphiques appréciées par les avant-gardes de l’époque.

Côté vie domestique et habitation moderne, Maurice Elvey s’attarde longuement sur Evelyn se préparant dans sa salle de bain pour la soirée. Sous prétexte de montrer la modernité, difficile de ne pas y voir une forme de voyeurisme : sans nudité explicite, l’actrice est filmée derrière une multitude de miroirs et parois translucides.

Dans le même esprit, une scène montre un général regardant à la télévision un match de beach-volley féminin, davantage intéressé par les formes des joueuses que par la qualité de leur jeu.

Lorsque la mobilisation est décrétée, elle inclut également les femmes, bien que cantonnées à des tâches subalternes. Elvey filme en détail les vestiaires où elles troquent leurs vêtements civils contre des combinaisons blanches.

Le message pacifiste affiché s’en trouve ainsi affaibli, même si la « transformation » des femmes culmine dans l’une des séquences les plus marquantes du film : sous la direction d’Evelyn, des femmes vêtues de blanc font face à des soldats en uniforme noir commandés par Michael.

Une scène, clairement inspirée de Metropolis, qui montre Evelyn appelant les femmes à se soulever, à l’image de Marie galvanisant les ouvriers dans le film de Fritz Lang.

Cette confrontation symbolique entre hommes guerriers et femmes pacifistes revêt une portée étonnamment moderne pour 1929, suggérant également une revendication d’égalité des sexes. Les femmes en sortent victorieuses — les soldats refusant de tirer — mais la menace de guerre n’est pas pour autant écartée.

Le quartier général de la ligue pour la paix est un imposant bâtiment Art déco qui évoque, de manière presque prophétique, certaines architectures postmodernes, comme le SIS Building que l’architecte Terry Farrell construit en 1994 au même endroit en bord de la Tamise.

Qualifié de « machine Art déco bruyante » par le critique Deyan Sudjic, le SIS Building apparait dans plusieurs films de James Bond (ci-dessus dans Skyfall) et incarne une vision monumentale et ambiguë du progrès.

Ce « palais de la paix » sera lui aussi détruit lors d’une attaque, soulignant la fragilité des idéaux qu’il représente.

Dans sa dernière partie, le film adopte une tonalité plus subversive : le leader pacifiste Seymour envisage d’assassiner le président européen belliciste pour empêcher la guerre. Le titre original, High Treason, prend alors tout son sens en posant une question morale centrale : un acte de « haute trahison » peut-il être justifié s’il permet d’éviter une guerre ?

Sans être un chef-d’œuvre, Point ne tueras surprend par la richesse de ses idées, malheureusement assemblées de manière peu cohérente. Malgré des acteurs convaincants face aux contraintes du cinéma parlant naissant et une mise en scène parfois inventive, l’ensemble demeure très désordonné.
High Treason est une œuvre imparfaite mais fascinante, témoignage d’une époque charnière autant sur le plan technique que politique. Si son récit souffre de nombreuses incohérences, ses ambitions visuelles et thématiques en font un film précieux, à redécouvrir pour son audace et sa vision du futur.

-HIGH TREASON (Point ne tueras) 1929 Maurice Elvey-

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