Habiter comme James Bond (slight return)

-CASINO ROYALE 1967 John Huston, Val Guest, Ken Hughes, Robert Parrish, Joe McGrath-

fait suite à Habiter comme James Bond publié en octobre 2021

Comme évoqué précédemment, seuls trois films de la série consacrée à l’inoxydable agent secret James Bond offrent un aperçu de sa résidence personnelle. Celle-ci apparaît plutôt modeste et classique en comparaison de celles de ses adversaires, qui se distinguent au contraire par des designs modernes, extravagants — voire futuristes — ayant largement contribué à forger l’identité visuelle de la saga, notamment grâce au talent du chef décorateur Ken Adam dans la série officielle.

La première tentative d’adaptation de James Bond à l’écran remonte à 1954 avec Casino Royale, mettant en scène Barry Nelson en agent 007 (qui interprétera plus tard le directeur de l’Overlook Hotel dans The Shining) face à l’inimitable Peter Lorre (Le Chiffre). Cette version télévisée en noir et blanc, d’une durée d’une heure, reste peu mémorable et n’a connu ni succès ni suite.

Lorsque les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman lancent officiellement la saga en 1962 avec James Bond 007 contre Dr. No, porté par Sean Connery, les droits de Casino Royale appartiennent toujours à un autre producteur, Charles K. Feldman. Profitant de la « Bondmania » qui déferle alors dans les années 1960, celui-ci produit en 1967 une nouvelle adaptation du roman, avec des moyens considérables, mais sous la forme d’une parodie « pop ».

Pas moins d’une dizaine de scénaristes et cinq réalisateurs (!) sont mobilisés pour donner forme à une intrigue volontairement loufoque et profondément sexiste (encore plus que dans la série officielle !), dans laquelle le rôle de James Bond est interprété par plusieurs comédiens, hommes et femmes, parmi lesquels Peter Sellers, Ursula Andress, Daliah Lavi et Terence Cooper. Le résultat est navrante.

David Niven incarne le « véritable » James Bond, retiré du service et vivant en ermite à Mereworth Castle, une somptueuse demeure de campagne néo-palladienne située dans le Kent.

Quasi réplique de la Villa Rotonda (1566–1571) conçue par Andrea Palladio, cet impressionnant pastiche a été imaginé par l’architecte Colen Campbell et construit à partir de 1723.

En reproduisant fidèlement la Villa Rotonda, Campbell s’inscrit dans un courant architectural passéiste qui rejette le baroque et considère les compositions de la Renaissance palladienne — fondées sur la proportion et la symétrie — comme un idéal. Le cinéaste Joseph Losey utilisera d’ailleurs la véritable Villa Rotonda comme décor pour son adaptation de Don Giovanni en 1979 (ci-dessus).

Entre 1715 et 1725, Campbell publie son œuvre majeure, Vitruvius Britannicus, or the British Architect…, véritable catalogue de projets qui contribue à populariser le néo-palladianisme au XVIIIe siècle. Il est également considéré comme l’un des fondateurs de l’architecture géorgienne.

La demeure est encadrée de deux pavillons plus petits, formant des « mini-rotondes ». L’un d’eux (ci-dessous) est utilisé par Bond pour jouer des sonates de Claude Debussy, offrant ainsi un bref aperçu de ses intérieurs richement décorés.

Le choix du chef décorateur Michael Stringer d’associer à James Bond une telle demeure comme refuge de retraite peut interroger. S’agit-il d’une allégorie du film lui-même, pastiche et avatar de la véritable série officielle ? Ou bien d’un clin d’œil au fait que le plus célèbre des agents secrets est, en essence, un imposteur, multipliant les identités pour tromper ses ennemis ?

M — interprété par le cinéaste John Huston —, ancien supérieur de Bond, lui rend visite accompagné d’une délégation de chefs des services secrets américains, français et russes. La situation est critique : l’insaisissable Dr. Noah (Woody Allen) menace l’équilibre mondial. Pourtant, Bond refuse obstinément de reprendre du service.

En dernier recours pour le « convaincre », M ordonne la destruction de Mereworth Castle à coups de tirs de mortier. Cette destruction spectaculaire constitue également un pied de nez aux défenseurs du patrimoine. Car James Bond incarne la modernité, non le passé.

Chez Bond, même un bâtiment classé « Grade I » — distinction réservée aux édifices les plus prestigieux du Royaume-Uni — n’échappe pas à la destruction, dès lors qu’elle sert le spectacle, la surprise… ou le retour en mission de l’agent secret.

Ainsi s’achève le destin de l’une des plus belles demeures de James Bond.

Heureusement, ce n’était qu’une copie.

-CASINO ROYALE 1967 John Huston, Val Guest, Ken Hughes, Robert Parrish, Joe McGrath-

Laisser un commentaire