« Votre maison a quelque chose de très singulier, et tout à fait charmant… »

LADYKILLERS (Tueurs de dames) 1955 Alexander Mackendrick

À Londres, dans le quartier de Saint Pancras, « une délicieuse dame anglaise, candide et serviable, héberge le professeur Marcus qui, sous prétexte de répétitions musicales, organise avec quatre solides gredins un hold-up soigneusement réglé ».

« Le coup réussit à merveille, la vieille dame devenant, à son insu, une complice inespérée. Mais Mrs Wilberforce découvre le pot aux roses ; les cinq malfaiteurs décident alors de l’éliminer ! »

Ainsi se présente l’intrigue de ce grand classique de la comédie noire anglaise, résumée par Raymond Lefèvre et Roland Lacourbe dans l’anthologie 30 ans de cinéma britannique. Cette excellente production des studios Ealing (Noblesse oblige, Whisky à gogo…) a été dirigée avec beaucoup de maîtrise et de malice par Alexander Mackendrick.

La petite maison de Mrs Wilberforce est située au bout de l’impasse Frederica Street, qui surplombe les rails de chemin de fer menant aux deux gares voisines : King’s Cross et St Pancras.

Par la magie du cinéma, le contrechamp de cette vue montre au loin la façade imposante de la gare St Pancras, alors que Frederica Street se situe en réalité à plus de deux kilomètres de celle-ci. Ce contrechamp est en fait filmé dans Argyle Street, une rue située face à la gare, qui apparaît dans de nombreux films, comme The Servant (Joseph Losey), Smashing Time (Desmond Davis) ou encore Mona Lisa (Neil Jordan).

La maison de Mrs Wilberforce n’a jamais existé et l’impasse Frederica Street se termine en réalité par un simple mur de briques. Pour les besoins du film, le directeur artistique et chef décorateur Jim Morahan fait construire sur place des façades factices. Le plan d’ensemble initial crée une illusion parfaite et permet de réunir les éléments géographiques essentiels du film : la ville, la maison et les chemins de fer.

Ces derniers jouent un rôle crucial puisque le hold-up a lieu à proximité, dans la gare de King’s Cross, aujourd’hui surtout connue pour son fameux quai 9¾ permettant à Harry Potter de rejoindre Poudlard.

Les intérieurs de la maison de la vieille dame sont, quant à eux, construits en studio, avec comme pièce centrale un charmant salon surchargé de bibelots, de meubles anciens et de perroquets.

Lors de sa première visite, le professeur Marcus (Alec Guinness), nouveau locataire, est intrigué par un tableau penché dans le couloir, avant de comprendre que c’est en réalité le mur lui-même qui est incliné.

Mrs Wilberforce (interprétée par la délicieuse Katie Johnson, véritable vedette du film) expliquent alors que la maison a été endommagée lors du Blitz (les bombardements allemands sur Londres), ce qui a entraîné un léger affaissement des murs et de l’étage.

Ce subterfuge scénaristique permet à Morahan d’introduire une instabilité des perspectives qui renforce une atmosphère étrange et inquiétante. Autrement dit, la maison, avec ses murs légèrement biaisés, possède une dimension expressionniste en parfaite adéquation avec ses locataires singuliers et le ton subversif et satirique du film.

À l’exception du grand salon, la mise en scène des intérieurs évoque par moments le cinéma fantastique muet, comme si les bombardements avaient, en quelque sorte, importé l’expressionnisme allemand en Angleterre. Cette impression est accentuée par une palette de couleurs surréaliste, dominée par des tons rouge, violets et verts appuyés.

Les déformations des perspectives restent toutefois suffisamment subtiles pour éviter toute dérive vers le ridicule. L’instabilité de l’escalier et de son garde-corps devient ainsi une métaphore de celle des bandits eux-mêmes, bien moins malins qu’ils ne le croient.

Si la maison paraît étrange, voire excentrique, c’est qu’elle reflète aussi le caractère de sa propriétaire, qui exaspère la police locale par ses visites répétées pour signaler, avec le plus grand sérieux, des événements improbables comme l’apparition de soucoupes volantes. Ainsi, Mrs Wilberforce et sa maison forment un duo indissociable, incarnant un flegme typiquement britannique.

Mackendrick excelle par ailleurs dans la description ironique des stéréotypes : le gang réunit notamment un « Teddy boy » caractéristique des années 1950 (l’inimitable Peter Sellers, dans l’un de ses premiers rôles) ainsi qu’un Herbert Lom en caricature du gangster de Chicago.

Sous prétexte de former un quintette à cordes répétant de la musique de chambre (notamment le menuet de Boccherini), les gangsters utilisent la maison de Mrs Wilberforce comme quartier général afin de préparer le hold-up qui aura lieu à proximité.

Avant d’être attaqué, le fourgon rempli d’argent emprunte Battle Bridge Road et passe devant trois imposants gazomètres construits en 1867. Ces structures, très caractéristiques du paysage urbain britannique, se distinguent ici par leur superstructure en fonte ornée de chapiteaux travaillés. Si la plupart ont aujourd’hui disparu, certains subsistent encore à Birmingham, Manchester, Leeds ou Sheffield.

Fait remarquable, les trois gazomètres de King’s Cross ont été transformés au début des années 2000 en logements de standing par l’agence WilkinsonEyre, tout en conservant leur forme circulaire et leur structure métallique.

Les scènes tournées devant la gare de King’s Cross (ci-dessus) et de St Pancras sont complétées par quelques séquences réalisées en studio, notamment lorsque la vieille dame s’offusque de voir un individu maltraiter un cheval, ce qui met en péril le bon déroulement du vol.

La maison de Mrs Wilberforce demeure ainsi, tout au long du film, l’élément central de l’intrigue, jusqu’au dénouement où les gangsters finissent par s’entretuer dans, autour et même sur le toit de celle-ci.

Dans Ladykillers, les décors ne se contentent pas d’accompagner l’action : ils en constituent une dimension essentielle. La maison, avec ses lignes instables et son atmosphère décalée, agit comme un prolongement des personnages et de leur folie, tandis que la ville de Londres — ses gares, ses rails, ses structures industrielles — ancre le récit dans un espace à la fois réaliste et stylisé.

Ensemble, ces éléments façonnent une géographie narrative où l’architecture et l’urbanisme participent pleinement à la tension comique et à l’étrangeté du film, faisant des lieux de véritables acteurs de l’intrigue.

LADYKILLERS (Tueurs de dames) 1955 Alexander Mackendrick

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