–LE MURA DI SANA (Les murs de Sanaa) 1971 Pier Paolo Pasolini–
En 1970, Pasolini tourne au Yémen une séquence destinée à son film Le Décaméron (passage finalement écarté lors du montage) et y découvre la capitale, Sanaa.

Le 18 octobre, dernier jour de tournage, il décide d’utiliser ce qu’il reste de pellicule pour réaliser, avec son chef opérateur Tonino Delli Colli, ce bref documentaire de douze minutes, conçu comme un appel à l’aide adressé à l’UNESCO. Son objectif est de sauver les murs et les bâtiments de ce patrimoine architectural millénaire, menacé par un urbanisme sauvage et anarchique qui abandonne les structures traditionnelles.


Pasolini insiste sur la beauté exceptionnelle de Sanaa, qu’il compare à une œuvre d’art vivante. Il décrit ses murs, ses tours, ses bas-reliefs, ses fenêtres ornées de motifs géométriques et son urbanisme organique comme les témoins d’une civilisation raffinée, capable de créer un espace urbain poétique, cohérent et profondément humain.

Pour Pasolini, la cité médiévale est « belle comme Venise, Urbino, Amsterdam, mais une beauté dont la classe dirigeante yéménite a honte parce qu’elle est pauvre et sale »1. Il oppose cette harmonie à ce qu’il nomme l’« urbanisation bourgeoise » moderne, qui produit des villes sans âme, des immeubles standardisés et des espaces artificiels.
1 Citation de Pasolini d’après Piero Spila, « Les Murs de Sanaa » dans GILI, CHIESI,CIRILLO, SPILA Tout sur Pasolini, Paris, Gremese, 2022

Il cite l’exemple d’Orte, en Italie, où la cohérence du paysage urbain et la vue sur la vieille ville ont été détruites par un urbanisme démesuré, laid et inhumain. Pour lui, laisser disparaître Sanaa, c’est laisser disparaître une part irremplaçable de la culture et de la mémoire humaines.


Le commentaire constitue à la fois un cri d’alarme, un manifeste esthétique et un acte politique : Pasolini demande explicitement que la vieille ville soit classée et protégée, avant que la logique économique du développement ne la détruise irrémédiablement.


Sans être architecte ni archéologue, et sans tomber dans un conservatisme primaire, Pasolini perçoit lors de sa brève visite l’urgence de la situation. Celle-ci lui inspire un plaidoyer presque désespéré pour la sauvegarde d’un monde ancien et fragile.


« Sanaa est une Venise sauvage posée sur la poussière (…) une ville-forme, une ville dont la beauté ne réside pas dans ses monuments éphémères, mais dans son incroyable dessin. L’une des rares villes-formes qu’un urbaniste devrait conserver intacte dans son extérieur, pour en restaurer peut-être seulement l’intérieur. »2
2 Citation de Pasolini d’après Piero Spila, « Les Murs de Sanaa » dans GILI, CHIESI,CIRILLO, SPILA Tout sur Pasolini, Paris, Gremese, 2022

Ce n’est qu’en 1984 que l’UNESCO a tenté une timide campagne de préservation et de restauration de Sanaa. Une démarche qui n’a servi à rien, les guerres et invasions successives subies par la capitale ayant détruit une grande partie de ce que Pasolini espérait sauver.

Si le documentaire de Pasolini n’a pas réussi à enrayer la destruction de ce patrimoine architectural majeur, il permet au moins d’en conserver quelques traces de cette forme urbaine exceptionnelle sur pellicule.
Une bien maigre consolation.
–LE MURA DI SANA (Les murs de Sanaa) 1971 Pier Paolo Pasolini–
Bon jour,
De cette ville comme des milliers, défiguration par des lignes et des quadratures bétonnées… posséder et être déposséder à la fois…
Bonne journée…
Max-Louis
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