DER GOLEM, WIE ER IN DIE WELT KAM (Le Golem) 1920 Paul Wegener
En tournant trois adaptations cinématographiques du Golem entre 1915 et 1920, l’acteur et réalisateur allemand Paul Wegener a largement contribué à populariser le surhomme artificiel issu de la mythologie juive. Les deux premiers films, Le Golem (1915) et Le Golem et la danseuse (1917), sont aujourd’hui considérés comme perdus.

En 1920, Wegener revient sur la légende avec une épopée monumentale qui raconte les origines du géant d’argile, comme l’indique le titre allemand : Der Golem – wie er in die Welt kam (Le Golem, comment il est venu au monde).
C’est ce troisième Golem qui est devenu l’un des grands classiques du cinéma d’horreur et du cinéma expressionniste allemand.

Wegener incarne lui-même le Golem, statue massive et impressionnante, être privé de parole et de libre arbitre.


La figure du Golem est née au Moyen Âge, dans les cercles cabalistiques juifs. Proche de la créature de Frankenstein, le Golem est un être artificiel d’apparence humaine, activé grâce à une combinaison de lettres issues de l’alphabet hébraïque. Le mot emet (parfois écrit aemaet, « vérité ») l’anime ; en effaçant la première lettre, emet devient met (« mort »), et la créature retombe en poussière.

Au XIXᵉ siècle, le Golem devient une figure populaire du judaïsme ashkénaze, symbole de la protection communautaire contre les pogroms.
La légende rapporte que le rabbin Loew, habitant du ghetto de Prague, aurait créé le Golem au XVIᵉ siècle pour protéger sa communauté. C’est cette histoire que raconte le film de Wegener.


D’abord docile et pacifique, le géant finit par échapper au contrôle de son créateur et sème la terreur. L’histoire du Golem rejoint ainsi celle de « L’Apprenti sorcier », mythe grec repris par Johann Wolfgang von Goethe (Der Zauberlehrling, 1797) et popularisé par Walt Disney en 1940 dans Fantasia. Ce motif inspirera également les nombreuses adaptations du monstre de Frankenstein.

Le Golem de Wegener se distingue par une mise en scène nourrie à la fois de romantisme et d’expressionnisme : jeux d’ombres dramatiques, effets spéciaux élaborés (pour l’époque !) et décors comme costumes aux motifs organiques, oscillant entre le féerique et l’oppressant.
Wegener, coréalisateur avec Carl Boese, s’entoure d’excellents collaborateurs, parmi lesquels le célèbre directeur de la photographie Karl Freund1 et Rochus Gliese pour les costumes.
1 Freund réalisera plus tard aux États-Unis deux autres classiques de l’épouvante : La Momie (1932) et Les Mains d’Orlac (1935).

L’architecte, scénographe et peintre Hans Poelzig est engagé pour créer les décors, notamment celui du ghetto de Prague. Représentant majeur de l’architecture expressionniste, il s’orientera ensuite vers la Nouvelle Objectivité3, mouvement prônant la sobriété des formes et le rejet de toute ornementation superflue.
3 Son œuvre la plus emblématique dans ce style est le siège de l’IG Farben à Francfort (1928-1930), tristement célèbre pour le rôle de ce conglomérat dans la production des gaz de combat pendant la Première Guerre mondiale et du Zyklon B sous le IIIᵉ Reich.

Un an avant de collaborer avec Wegener sur Le Golem, Poelzig avait construit pour Max Reinhardt le Deutsches Schauspielhaus de Berlin, théâtre emblématique tant par son architecture que par sa programmation. Reinhardt (1873-1943), acteur et metteur en scène majeur, a profondément marqué le théâtre allemand du début du XXᵉ siècle. Son approche visuelle et atmosphérique inspira les cinéastes expressionnistes allemands tels que F. W. Murnau ou Fritz Lang, qui reprirent son goût pour les décors monumentaux, les ombres dramatiques et la mise en scène stylisée afin de traduire des états psychologiques intenses à l’écran.

Son influence est également palpable dans le Golem : « L’intérêt du Golem réside quelque peu dans le jeu des comédiens, nettement dans le style du théâtre Reinhardt, c’est-à-dire stylisé, aussi peu réaliste que le cadre qui entoure les personnages. (…) Dans Le Golem, le décor expressionniste s’est matérialisé, il est devenu architectural. » (Paul Davay – historien et critique de cinéma)

Pour recréer le ghetto de Prague, Poelzig fait construire une cinquantaine de maisons rapprochées, aux formes organiques et aux toitures pointues évoquant à la fois des flammes et la calligraphie hébraïque.

La densité du bâti et l’étroitesse des ruelles traduisent concrètement la situation de la communauté juive : confinée, surveillée et à la merci du pouvoir impérial.

Faute d’espace au sol — l’emprise du ghetto étant trop restreinte —, les maisons semblent vouloir s’élancer vers le ciel.
Contrairement aux décors anguleux et agressifs du Cabinet du Dr. Caligari (tourné la même année), l’expressionnisme de Poelzig s’appuie sur un gothique végétal et archaïque, qui souligne le mythe et confère au décor un aspect vivant.


En construisant les façades en terre glaise, Poelzig établit un lien direct entre l’architecture du ghetto et le monstre, tous deux issus de l’argile : le ghetto devient ainsi la matrice qui donne naissance au Golem.

Le film développe donc une esthétique expressionniste très différente de celle du Cabinet du docteur Caligari (aux décors peints et distordus) ou du Nosferatu de F. W. Murnau (1922), tourné dans des décors naturels sublimés par la lumière et les cadrages.

L’architecture sinueuse du quartier juif contraste avec celle du palais impérial, monumental et lumineux, symbole d’un pouvoir autoritaire et distant.
Poelzig — dont ce film constitue l’unique expérience en tant que décorateur de cinéma — crée des espaces qui renforcent les tensions sociales et politiques au cœur du récit.

Tourné il y a plus d’un siècle, Le Golem demeure un sommet du septième art et une symbiose magistrale entre décor et narration.
DER GOLEM, WIE ER IN DIE WELT KAM (Le Golem) 1920 Paul Wegener
Très intéressant. J’avais acheté un bouquin sur le Golem lors d’un voyage à Prague.
Je note la référence de ce film 🙂 .
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