EXHIBITION 2013 Joanna Hogg
Une femme, un homme et une maison.

Joanna Hogg explore dans Exhibition, avec beaucoup de retenue, le quotidien d’un couple d’artistes installé dans une maison moderne à l’ouest de Londres (plus précisément au 60 Hornton Street, à l’angle de Pitt Street, entre Holland Park et Kensington Gardens).

Pendant toute la durée du film, on n’apprend que très peu de choses sur les protagonistes ou leur travail. Joanna Hogg installe néanmoins un certain suspense, en partie grâce au design minimaliste et épuré de la maison – élément spatial central – et à travers le comportement et l’interaction du couple, qui paraissent parfois assez étranges.



Le refus conscient de la cinéaste de développer une intrigue – en dehors du projet de vendre la maison – concentre le regard du spectateur sur cette habitation, explorée par la caméra dans ses moindres détails.

Donner une telle importance à une maison épurée et théâtralisée, habitée par deux artistes, se traduit par l’étrange impression d’assister à une combinaison entre Mon Oncle de Jacques Tati (sans les gags) et Scènes de la vie conjugale de Ingmar Bergman (sans les disputes).

Hogg brouille volontairement les frontières entre vie privée et travail artistique. Si le spectateur comprend assez vite que la femme, « D » (Viv Albertine), est une artiste performeuse, il n’est jamais sûr que ses agitations relèvent de son art ou simplement de sa manière d’être.

De la même manière, les rares indices sur le travail de « H » (Liam Gillick) restent flous. Il pourrait tout aussi bien être architecte que créateur d’œuvres d’art.

« D » et « H » sont incarnés par des non-professionnels liés au monde de l’art et de la musique. « D » est interprétée par Viv Albertine, guitariste du groupe The Slits, l’un des plus influents du punk rock féminin aux côtés de The Raincoats et de Bikini Kill. Le fait de monter régulièrement sur scène est pour elle aussi une manière de faire des performances.

Quant à « H », il est interprété par l’artiste contemporain Liam Gillick, connu pour ses installations à la croisée de l’art conceptuel, du design et de l’architecture. Aucun des deux n’avait auparavant d’expérience d’acteur, et ils n’ont pas rejoué depuis.
Sans pour autant livrer des autoportraits, certains aspects du film paraissent ainsi autobiographiques ou directement vécus par les interprètes.

Par ailleurs, Exhibition peut aussi se lire comme une forme d’autoportrait de Joanna Hogg elle-même, puisqu’elle a vécu dans cette maison à une période de sa vie.

La cinéaste, dont l’œuvre s’inscrit dans une tradition minimaliste et auteuriste proche de celle d’Éric Rohmer, Yasujirō Ozu ou Chantal Akerman, a souligné à plusieurs reprises l’importance de ce lieu dans la conception du film :
« La maison n’est pas seulement un autre personnage ; c’est tout l’univers des protagonistes. Et il y a cette idée que D et H se fondent, qu’ils disparaissent dans ce monde. » (Joanna Hogg, entretien dans Cinéma-Scope)

Cette maison, un cube couvert de briques sombres, a été conçue en 1969 par l’architecte James Melvin pour lui-même et sa femme Elsa. Elle contraste fortement avec les maisons victoriennes traditionnelles du quartier qui l’entourent.

La villa se développe sur trois niveaux. Le rez-de-chaussée, outre l’entrée et le garage, n’accueille qu’une petite piscine donnant sur un jardin clos de murs de briques. À la place d’une cage d’escalier classique, un ascenseur et un escalier métallique hélicoïdal, plus compact, relient les étages.

L’adoption du plan ouvert, combinée aux larges parois vitrées filantes – des principes défendus par les modernistes tels que Le Corbusier et Mies van der Rohe – permet à Melvin d’agrandir la perception de l’espace et de donner à cette maison de taille modeste l’apparence d’un volume plus vaste.

« Les baies vitrées constituent une part importante de la conception, et j’ai toujours été frappée – non seulement par cette maison mais aussi par d’autres espaces modernes que j’ai connus – par le fait que, lorsque l’on regarde dehors, on est souvent en réalité en train de regarder dedans à cause des reflets. J’ai trouvé que cette qualité spectrale était vraiment intéressante pour le film, puisqu’il s’agit de deux personnes qui ont vécu dans le même espace pendant toute la durée de leur relation. » (Joanna Hogg, entretien dans Cinéma-Scope)

L’exploration de la transparence et des reflets provoqués par ces grandes baies vitrées occupe logiquement une place importante dans le film, servant – une fois de plus – de métaphore à l’état d’âme des occupants.

Bien qu’artistes et intellectuels, leur relation reste fondée sur des conventions traditionnelles de couple : dans la prise de décisions (le souhait de vendre la maison vient de H) comme dans la répartition des tâches domestiques (l’homme répare, la femme cuisine et nettoie). H apparaît plus déterminé et extraverti, tandis que D se montre introvertie, peu sûre d’elle-même et de ses œuvres, et se tient en retrait.


La maison telle qu’on la voit dans le film n’est plus dans son état d’origine (sans doute encore plus épuré et monochrome), car dans les années 1990, la réalisatrice a confié d’importantes transformations intérieures au cabinet berlinois Sauerbruch & Hutton, tout en respectant l’œuvre initiale.



Les architectes ont ajouté au rez-de-chaussée une paroi translucide entre l’entrée et la piscine, et à l’étage une série de portes coulissantes et de cloisons amovibles colorées, qui permettent de moduler les espaces de vie et apportent une certaine théâtralité savamment exploitée dans le film.

En parallèle de cette mise en scène visuelle d’une grande précision – cadrages millimétrés, attention aux détails architecturaux –, Joanna Hogg accorde une importance tout aussi marquée au travail sonore : bruits de la rue, vrombissements du chauffage, ou résonances de la maison viennent troubler le silence et participent à l’atmosphère singulière du film.


Le film se conclut par une fête célébrant la vente de la maison. Un gâteau, représentant l’habitat si essentiel pour « D » et « H », y est découpé et partagé. Rien n’est dit sur ce qu’ils vont devenir ni sur l’endroit où ils habiteront désormais.

Exhibition est un film précieux : non seulement il propose le portrait sensible – quoique difficile d’accès – d’un couple d’artistes dans son quotidien, mais il conserve surtout la mémoire d’un patrimoine moderniste de très grande qualité. Malheureusement, cette maison a aujourd’hui disparu, détruite en 2019.
EXHIBITION 2013 Joanna Hogg