László Toth, architecte torturé (2/3)

THE BRUTALIST 2024 Brady Corbet

2/3 : UNE BIBLIOTHEQUE FAITE DE LUMIERE

Le premier projet que l’architecte László Toth (Adrien Brody) a l’occasion de réaliser aux Etat-Unis, est le réaménagement d’une bibliothèque existante, dans le vaste domaine appartenant à Harrison Van Buren (Guy Pearce). Le projet est commandé par son fils Harry, qui souhaite faire une surprise à son père.

Ce projet mérite qu’on s’y attarde un peu…

Architecte moderne, formé au Bauhaus et reconnu dans l’Europe d’avant-guerre, László Toth a déjà construit toute une série d’immeubles importants, comme l’attestent des photos et coupures de presse rassemblées par Harrison Van Buren.

Revoir ces images provoque chez Toth, une émotion forte et le sentiment d’être confronté à une vie à tout jamais perdue, depuis son internement à Buchenwald et son exil aux Etats-Unis. S’il veut se reconstruire à nouveau, il doit aussi changer de style architectural – d’où son évolution vers ce que l’on va appeler plus tard le brutalisme, en architecture.

Mais avant cette prise de conscience, il accomplit une première œuvre dans le pur style moderniste qui a fait sa gloire en Europe.

Le projet est situé dans une très grande verrière demi-circulaire, qui a été transformée en bibliothèque avec le défaut d’être inondée de lumière au moindre rayon de soleil – pas le meilleur écrin pour conserver des livres. Un dôme aux vitrages colorés en toiture ajoute une certaine sacralité au lieu.

Les épais rideaux rouges, nécessaires à la protection des livres, enferment l’espace et créent une sorte d’aura très lynchienne. Toth souhaite se débarrasser de ce mobilier cosy mais encombrant, autant que des rideaux et du dôme coloré. Il cherche ainsi à redonner à cet espace sa forme et sa noblesse d’origine.

Dans les années 80, Dominique Perrault a résolu le dilemme de vouloir conserver des livres dans un bâtiment entièrement vitré, pour son projet de la Bibliothèque nationale de France (1988-1998), en proposant d’immenses persiennes amovibles en bois massif, qui, de l’intérieur, sont posées devant les vitrages pour protéger les livres.

László Toth va utiliser exactement le même procédé, afin de transcender littéralement le lieu. Mais au lieu de poser les parois en bois devant les vitres, il les ajuste directement devant les étagères créant ainsi un espace qui les dissimule.

Un système complexe de charnières permet d’ouvrir l’ensemble des parois d’un même côté simultanément. La lumière peut alors à tout moment pénétrer dans la pièce sans abîmer les livres, ceux-ci étant cachés derrière les parois. L’espace affiche une sacralité sobre, épurée et surtout : il permet d’autres utilisations, en plus de sa fonction première de bibliothèque.

Le clou du spectacle est une chaise-longue en acier et cuir avec un porte-livre – objet minimaliste posé au centre de la pièce et sous la verrière …

… variation du fameux modèle B 306 conçu par Charlotte Perriand, Le Corbusier et Pierre Jeanneret en 1928-1929 !

Le résultat est digne des meilleurs espaces conçus par Ludwig Mies van der Rohe, un des directeurs du Bauhaus, connu pour avoir résumé sa pensée en trois mots : « Weniger ist mehr » 1. Ce petit projet d’architecture intérieure dévoile tout le talent de Toth en tant qu’architecte et affiche clairement son appartenance à l’école et à la philosophie du Bauhaus.

1 « Moins c’est plus », formule devenue célèbre dans sa version anglaise « Less is more ».

Mais Harrison Van Buren, mis devant le fait accompli du nouveau design trop moderne de sa bibliothèque, est outré du résultat : il renvoie Toth et son cousin Attila.

C’est seulement quand Van Buren réalise que Toth était un architecte avant-gardiste renommé dans l’Europe d’avant-guerre, qu’il tente de le retrouver pour lui confier un nouveau projet d’envergure.

Il a besoin de l’artiste (qu’il admire secrètement) pour légitimer son rôle de mécène et de bienfaiteur.

Mais après le lancement de ce nouveau projet aux dimensions pharaoniques, son fils Harry rappelle à László, la distance sociale et culturelle qui sépare les Toth des van Buren : « Nous vous tolérons ». (Sans préciser si c’est le capitaliste qui s’adresse au créatif, ou le chrétien qui s’adresse au juif).

(suite et fin la semaine prochaine sur cet écran)

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