« Reste dans le voisinage ! »

BLUE VELVET 1986 David Lynch

Suite au générique projeté sur un rideau bleu profond qui ondule paisiblement, la première image de « Blue Velvet » montre un ciel bleu, des clôtures de bois blanches et des roses rouges. Détail d’un lotissement typiquement rockwellien1 , où les petits écoliers traversent sagement la rue en respectant les passages cloutés.

1 Norman Rockwell (1894-1978), peintre naturaliste et réaliste de la vie quotidienne aux Etats-Unis.

Un camion de pompier s’avance doucement avec un sapeur qui salue au passage. Lynch crée une ambiance2 légèrement décalée, presque kitsch3, dans sa présentation de la ville fictive de Lumberton, à travers un mélange de vues banales et stylisées, tournées au ralenti. Un monde un peu trop parfait, qui devient par ce fait irréel et même un peu inquiétant.

2 Inspiré du clip publicitaire « Morning in America », pour la réélection de Ronald Reagan (acteur hollywoodien et président des USA de 1981 à 1989).

3 Hommage aussi aux ambiances proprettes et saturées en technicolor des mélodrames de Douglas Sirk des années cinquante.

« Blue Velvet » a été tourné dans la ville portuaire de Wilmington (Caroline du Nord), qui, sous le regard précis de Lynch, devient Lumberton4, une ville américaine lambda de taille moyenne ayant toutefois conservé une certaine identité urbanistique, grâce à son centre composé d’une série de bâtiments en brique du tournant du siècle dernier : bâtiments administratifs, lycée, église et l’incontournable diner (restaurant).

4 Après avoir réalisé qu’il existe bel et bien une ville du nom de Lumberton à seulement 122 km à l’Ouest de Wilmington, le producteur Dino De Laurentiis a dû s’assurer auprès de la mairie du « vrai » Lumberton qu’il pouvait reprendre son nom.

Si la ville est loin d’être homogène, elle n’a pas souffert de l’éclatement typique des villes moyennes américaines. Le choix de Wilmington comme lieu de tournage est d’abord guidé par un certain opportunisme, car Dino De Laurentiis, le producteur du film5, y possède des studios. Cette contrainte est donc tournée par Lynch à son avantage pour le portrait d’une ville passepartout.

5 Après le fiasco financier de « Dune » qui a coûté 40 millions de dollars, et pour avoir le « final cut », « Blue Velvet » est un projet très modeste, réalisé pour 6 millions de dollars (grâce notamment aux acteurs, qui ont accepté des salaires bien inférieurs à leurs statuts).

Lynch inscrit dans cet environnement authentique un mélange de film noir et de conte de fée6 avec une galerie d’archétypes fascinants. Jeffrey (Kyle Maclachlan), le plus gentil mais aussi le plus curieux des boy-scouts, plonge entre effroi et excitation dans le monde du crime, où il rencontre Dorothy Vallens (Isabella Rossellini), la plus touchante et la plus vulnérable des femmes fatales du cinéma.

6 « Le Magicien d’Oz » (1939), de Victor Fleming, n’est pas le film fétiche de Lynch pour rien et ce conte très populaire aux Etats-Unis apparaît d’une manière ou d’une autre dans tous ses films (voir sur ce sujet le documentaire « Lynch/Oz » d’Alexandre O. Philippe, 2022).

Jeffrey y rencontre aussi Frank Booth, le plus effrayant et le plus malsain des méchants. Sandy (Laura Dern), la plus nunuche et la plus sage des girl-next-door complète le tableau. Elle est la fille du commissaire de Lumberton et fournit ainsi à Jeffrey des informations importantes quand il se transforme en détective amateur.

La curiosité de Jeffrey est déclenchée quand il découvre dans un champ une oreille coupée. Avec l’aide de Sandy, il traque la chanteuse Dorothy Vallens, impliquée, comme il le réalise bientôt, dans une sombre histoire d’enlèvement et de chantage.

Si l’architecture joue un rôle important dans l’ensemble de l’œuvre de David Lynch, elle se manifeste ici dans la notion de quartier (fréquentable ou pas) et de voisinage (bon ou mauvais), qui revient à plusieurs reprises. Quand Jeffrey sort pour faire le tour du pâté de maisons, sa tante lui conseille de ne pas aller jusqu’à Lincoln Road : « Reste dans le voisinage ! » (Sous-entendu qu’au-delà de cette rue s’arrête le bon voisinage). Or c’est précisément à Lincoln Road qu’habite la mystérieuse et attirante Dorothy Vallens.

Quand Jeffrey quitte la maison, Lynch établit une analogie très claire entre l’image sur le grand écran et celle que sa mère regarde à la télé dans le salon : le détective amateur descend un escalier pendant qu’un personnage en gravit un autre sur le petit écran. Le point de vue, l’image en noir et blanc et la musique d’accompagnement laissent supposer qu’il s’agit d’un film noir.

Dans une autre scène, l’écran de télé est totalement occupé par un revolver. L’importance du poste de télévision au sein des lotissements a été démontrée par Lynn Spigel4 dans plusieurs articles : deux éléments qui se sont développés de manière exponentielle après la Second Guerre mondiale aux Etats -Unis (et ensuite en Europe).

4 Lynn Spigel : « Make Room for TV: Television and the Family Ideal in Postwar America » University of Chicago Press, 1992 / « The Suburban Home Companion » dans Beatriz Colomina : « Sexuality and Space » Princetown Architectural Press New York 1992 / « Welcome to the Dreamhouse » Duke University Press, 2001

Si l’une des caractéristiques de la maison de lotissement est sa grande baie-vitrée ouverte sur le jardin, elle est rapidement détrônée par le téléviseur comme fenêtre sur le monde, permettant d’être informé ou diverti sur ce qui se passe dehors, sans même sortir de chez soi. « Blue Velvet » montre à plusieurs reprises la mère et la tante de Jeffrey rivées devant la télé. Pour elles, il vaut mieux rester à la maison, où l’aventure et le crime arrivent de manière sécurisée, filtrés par le poste de télé5. Or le jeune et l’intrépide Jeffrey porte en lui le désir de sortir et d’explorer le côté obscur de la ville.

5 La manière dont la télé est montrée ici est un autre hommage à Douglas Sirk et notamment à « Tout ce que le ciel permet » (1955), où Jane Wyman reçoit en cadeau une télé pour cesser de fréquenter le jeune homme (Rock Hudson) dont elle est tombée amoureuse.

Dans « Blue Velvet », la distinction entre bon voisinage (quartier de Jeffrey) et mauvais voisinage (quartier de Dorothy et Frank) est clairement inscrite dans l’architecture : venant du monde idéalisé des lotissements avec ses maisons accueillantes en bois clair, Jeffrey part à la découverte de celui du vice que cachent les façades lourdes et sombres des immeubles d’habitation en brique.

Quand Jeffrey se retrouve face au gangster Frank et ses acolytes devant l’appartement de Dorothy, celle-ci présente Jeffrey comme « a friend from the neighborhood » – un « voisin de palier ». Frank, qui n’est pas dupe, va appeler Jeffrey son « voisin » de manière sarcastique tout au long du film. Frank devient la personnification du cauchemar du voisin indésirable et envahissant… dont on n’arrive jamais à se débarrasser.

(à suivre la semaine prochaine avec une visite de l’appartement de Dorothy Vallens)

BLUE VELVET 1986 David Lynch

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