THE DUKE 2020 Roger Michell
Après le Newcastle sombre des années soixante-dix (« La loi du milieu ») et le Newcastle mondain des années quatre-vingt (« Stormy Monday »), voici une version nostalgique de la ville dans les années soixante, reconstituée avec soin en 2020 par Roger Michell (et sans y mettre les pieds).

Roger Michell est surtout connu pour sa comédie « Coup de foudre à Notting Hill » (1999) avec Hugh Grant et Julia Roberts. À la suite de « The Duke », il tourne encore un portrait intéressant et fragmenté de la reine d’Angleterre pour son jubilé de platine (« Élisabeth, regard(s) singulier(s) ») avant de décéder en 2021, à 65 ans.

« The Duke » retrace de manière romancée l’histoire vraie du vol du tableau « The Duke of Wellington », peint par Francisco de Goya entre 1812 et 1814 et qui a été dérobé au National Museum en 1961. C’est le premier et (pour l’instant) dernier vol qu’a subi ce musée prestigieux de Londres. Le film s’ouvre sur le procès de Kempton Bunton (Jim Broadbent), accusé d’avoir dérobé le tableau, six mois après les faits.

Kempton Bunton est un habitant quelque peu excentrique de Newcastle upon Tyne. Quand il ne travaille pas comme conducteur de taxi, il écrit des pièces de théâtre (qui ne sont jamais jouées) et milite contre les injustices sociales.

Son anticonformisme lui cause de multiples problèmes, jusqu’à se retrouver derrière les barreaux pendant quelques jours pour des délits mineurs, comme d’avoir refusé de payer la redevance audiovisuelle tout en regardant les programmes de la BBC.

Sa lutte permanente contre l’injustice sociale donne surtout du fil à retordre à son épouse Dorothy (Helen Mirren, merveilleuse), quelque peu exaspérée par les engagements de son mari qui néglige son foyer au profit de ses « grandes idées ».

Bunton est outré que l’État ait payé 140 000 livres sterling pour acquérir le tableau de Goya et décide de le subtiliser lors d’un bref séjour à Londres. Dans une lettre anonyme, il exige que le gouvernement s’occupe mieux des personnes âgées, en échange de quoi, il rendra le tableau.

La plupart des scènes en extérieur, sensées se dérouler à Newcastle upon Tyne, ville industrielle au Nord de l’Angleterre où réside Bunton, ont été tournées à Leeds et à Bradford, dans le Yorkshire. Certains quartiers de ces deux agglomérations ont en effet préservé l’ambiance urbaine anglaise typique de l’après-guerre. Les usines de Newcastle en arrière-plan, qui crachent de la fumée en permanence, ont été ajoutées numériquement.

Ainsi, les séquences du cimetière ont été tournées dans le très romantique cimetière Holbeck de Leeds.

Cette reconstitution de Newcastle capte l’esprit de la ville des années soixante sans trop tomber dans la nostalgie, ni dans l’artifice numérique. La ville que montre Michell est salle, désorganisée et grouillante, mais possède une vivacité et un charme que l’urbanisme contemporain a complètement perdu.

Les habitants se déplacent beaucoup à pied ou en vélo et les enfants jouent en permanence dans les rues et dans les arrière-cours.

Le centre-ville néo-classique facilement reconnaissable – avec son pont qui enjambe le Tyne – apparaît quand Bunton tente de collecter (sans succès) des souscriptions pour ses nobles causes, en compagnie de son fils.

Le film montre qu’on pouvait encore rêver, au début des années soixante, d’une vie d’artisan dans la construction navale, avant que le chômage ne frappe violemment la ville au milieu des années soixante-dix, avec le déclin de l’industrie du charbon et le choc pétrolier.

En dehors de la reconstitution réussie de la ville, « The Duke » est avant tout une pétillante comédie et un hommage charmant aux films des « Ealing Studio Productions », qui fournissent une grande série de comédies britanniques grinçantes, devenues des classiques entre 1940 et 1960 : « Noblesse oblige », « Tueurs de dames », « Passeport pour Pimlico », « Whisky à gogo ! », etc.

Pendant l’échappée londonienne de son héros, Michell rend hommage à la technique de l’écran divisé (« split screen ») – effet stylistique souvent utilisé dans des films de braquage des années soixante, notamment dans « L’Affaire Thomas Crown » (la version de 1968 avec Steve Mc Queen et Faye Dunaway).

Les deux acteurs principaux, Jim Broadbent et Helen Mirren, font merveille en couple aux idées opposés mais aimants !
En écho à l’œuvre de Roger Michell, lors de la préparation du film « James Bond contre Dr. No », le chef décorateur Ken Adam a l’idée de génie d’intégrer le tableau du « Duke » dans la villa souterraine du terrible docteur. Le film suggère ainsi que le vol du Goya, qui n’a pas encore été retrouvé au moment du tournage, a été commis par le Dr. No lui-même !

Un clin d’oeil amusant (adressé surtout aux spectateurs anglais), qui explique le regard très étonné de Sean Connery lorsqu’il passe devant le tableau.
THE DUKE 2020 Roger Michell