Quand le cinéma retourne au cinéma

Une typo-drive-in-safari dans la jungle urbaine

Les devantures — souvent spectaculaires — des grandes salles de cinéma constituent depuis longtemps un décor privilégié pour les cinéastes. Elles permettent, au détour d’un plan, de glisser un hommage à un film précis ou, plus largement, au lieu même du cinéma. Car, malgré les écrans domestiques et la prolifération des plateformes, la salle obscure reste — quoi qu’on en dise — l’endroit le plus naturel pour voir un film.

Quentin Tarantino, cinéphile boulimique et encyclopédique, s’en souvient dans Il était une fois à Hollywood (2019) en faisant revivre la façade du « Van Nuys Drive-In Theatre », dont l’entrée fut dessinée en 1947 par les architectes William G. Balch et Clifford A. Balch. Le lieu a été démoli en 1998 — destin banal des temples populaires. Dans le film, le drive-in projette La femme en ciment, un polar routinier avec Frank Sinatra, suivi du troublant Les Pervertis avec Tuesday Weld en criminelle délurée. Tarantino ne choisit évidemment pas ces titres au hasard : chez lui, la programmation d’une salle devient presque un commentaire critique.

Sam Mendes rend hommage aux grands palais de cinéma des années trente dans Empire of Light et insiste sur les bandeaux lumineux où étaient placées de grandes lettres amovibles annonçant les titres des films, ici pour Raging Bull de Martin Scorsese. Ces lettrages devaient être installés à la main chaque semaine pour annoncer le nouveau film. Un travail minutieux qui exigeait patience, échelle solide et, idéalement, une orthographe correcte. Ce type d’affichage, autrefois omniprésent dans les villes, a pratiquement disparu à la fin des années quatre-vingt-dix.

Une autre apparition de ces façades se trouve dans Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. La salle parisienne imaginaire du film projette L’enfer blanc du Piz Palu (1929) de G. W. Pabst, avec Leni Riefenstahl. Le choix du film n’est pas innocent : la future réalisatrice du Le Triomphe de la volonté (1935) et des Les Dieux du stade (1938) apparaît ici dans sa première carrière d’actrice, bien avant que le cinéma ne devienne pour elle un instrument de propagande.

Mais la devanture de cinéma ne sert pas seulement à admirer l’histoire du septième art : elle peut aussi servir d’autopromotion. Beaucoup de cinéastes succombent à cette tentation, comme l’a montré Samuel Fuller dès 1964 lorsqu’il affiche son film précédent Shock Corridor dans The Naked Kiss. Rien de tel qu’un cinéma de quartier pour faire sa propre publicité.

Le procédé amuse également Claude Chabrol : dans La Femme infidèle (1969), la voiture de Michel Bouquet passe devant un cinéma annonçant Les Biches, film tourné par le même réalisateur un an plus tôt. Manière élégante de rappeler au spectateur que, chez Chabrol, les films dialoguent souvent entre eux.

Clint Eastwood fait de même dans Dirty Harry (1971) de Don Siegel : l’inspecteur va manger un sandwich dans un café pendant que le cinéma voisin projette Play Misty For Me (Un frisson dans la nuit), premier film réalisé par Eastwood lui-même. L’autopromotion reste discrète, mais difficile à ignorer.

Même clin d’œil dans Le Pigeon (1958) de Mario Monicelli avec Vittorio Gassman. L’un des complices du hold-up travaille dans un cinéma où l’on aperçoit l’affiche de Kean (1957), autre film dont la vedette est Vittorio Gassman. Comme si la présence de l’acteur débordait littéralement le cadre du film.

La mise en abyme peut même devenir franchement ludique. Dans Caprice, l’héroïne incarnée par Doris Day va voir au cinéma… un film intitulé Caprice, avec Doris Day ! Le cinéma, ici, semble se replier sur lui-même avec un plaisir presque enfantin.

Dans Reflet dans un diamant mort (2025), de Hélène Cattet et Bruno Forzani, mélange ludique et désenchanté de Mort à Venise, Danger: Diabolik et des aventures de James Bond, l’absurde est poussé jusqu’au bout : l’espion John D. (Yannick Renier) y découvre ses propres aventures projetées dans un cinéma italien.

Toujours dans Il était une fois à Hollywood, l’actrice Sharon Tate (interprétée par Margot Robbie) passe devant le « Regency Bruin Theatre », un cinéma construit en 1937 par l’architecte S. Charles Lee, grand spécialiste des palais du cinéma sur la côte Ouest dans les années trente et quarante.

Sharon Tate remarque que le film projeté est The Wrecking Crew (Matt Helm règle son compte en français), une parodie d’espionnage dans laquelle Tate joue une guide touristique maladroite aux côtés de Dean Martin. La jeune actrice entre alors dans la salle pour regarder son propre film — moment à la fois simple et bouleversant, où la star se retrouve spectatrice.

Peu inspiré, Damien Chazelle pastiche la scène dans Babylon (2022) avec la même actrice : Margot Robbie y incarne Nellie LaRoy, personnage librement inspiré de Clara Bow. Après avoir regardé son propre miroir, le cinéma regarde son nombril.

Merci à Laurent de m’avoir reparlé de Play Misty For Me.


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