Des rêves dans les ruines

BERLIN EXPRESS 1948 Jacques Tourneur

Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses villes en Europe, et notamment en Allemagne, ne sont encore que de vastes champs de ruines. Les mesures protectionnistes prises par plusieurs pays européens afin d’endiguer l’inflation galopante contraignent les studios américains à produire des films sur le Vieux Continent pour débloquer des fonds immobilisés. Il devient donc plus avantageux pour eux de tourner en Europe plutôt que de construire des décors coûteux dans les studios d’Hollywood.

Ainsi, la Paramount produit La Scandaleuse de Berlin sous la direction de Billy Wilder dans les ruines de Berlin, tandis que la RKO envoie Jacques Tourneur à Paris, Francfort et Berlin pour Berlin Express. Les deux films évoquent l’occupation de l’Allemagne vaincue par les Alliés et les problèmes qui en découlent : le premier sous la forme d’une comédie douce-amère, le second sous celle d’un film noir. Ces œuvres de fiction constituent en même temps de précieux documents, témoignant, par leur tournage sur place, de la destruction des grandes villes allemandes.

Berlin Express débute à Paris avec des images bucoliques et presque de « carte postale » — une constante des films américains lorsqu’il s’agit d’introduire un personnage étranger visitant la capitale française. L’Américain Robert J. Lindley (Robert Ryan) découvre ainsi Montmartre et le Moulin Rouge, le parvis de Notre-Dame, la tour Eiffel…

Mais Tourneur utilise surtout la « plus belle ville du monde » (selon le commentaire du film) pour créer un contraste fort avec ce que les protagonistes vont découvrir ensuite en Allemagne, où, dans les villes, près de 80 % des bâtiments ont été réduits en cendres.

Depuis Paris, un groupe de voyageurs de différentes nationalités (américain, britannique, français, allemand, soviétique) monte dans un train à destination de Berlin. Parmi eux se trouvent le professeur Bernhardt (Paul Lukas) et sa secrétaire Lucienne Mirbeau (Merle Oberon). Le professeur est un intellectuel et homme politique allemand favorable à la réconciliation européenne et à la reconstruction démocratique du pays.

Un message codé, attaché à un pigeon voyageur retrouvé mort au pied de la tour Eiffel, alerte les Alliés : la vie du professeur Bernhardt est en danger.

Par une voix off, Tourneur adopte une approche quasi documentaire pour présenter les personnages qui montent dans le train lors d’un astucieux travelling latéral depuis l’extérieur. Combiné aux cadrages précis et à l’éclairage expressionniste efficace de Lucien Ballard (qui deviendra par la suite un proche collaborateur de Sam Peckinpah), le film oscille constamment entre thriller et reportage.

Le professeur est victime d’un attentat pendant le trajet et les autorités arrêtent le train à Francfort-sur-le-Main. Les passagers découvrent ce qu’il reste de la ville lorsqu’ils sont conduits au quartier général des forces armées américaines.

Celles-ci ont élu domicile dans un bâtiment d’une modernité remarquable : le siège du conglomérat IG Farben, construit entre 1928 et 1930. À la pointe de la technologie, le groupe s’était doté d’un édifice tout aussi moderne et fonctionnel. Long de 250 mètres, inscrit dans une courbe douce et doté de six ailes de 35 mètres de hauteur, il s’agissait alors du plus grand et du plus moderne immeuble de bureaux d’Europe.

IG Farben regroupait les plus grandes sociétés chimiques allemandes (notamment BASF, Bayer et Agfa). Le conglomérat est connu pour sa production chimique, pharmaceutique et de pesticides, mais aussi pour celle de gaz de combat durant la Première Guerre mondiale et pour le développement du gaz toxique Zyklon B (par sa filiale Degesch), utilisé dans le processus d’extermination pendant le IIIᵉ Reich.

Situé dans un vaste parc arboré, le bâtiment privilégie l’efficacité planimétrique et l’optimisation de la lumière naturelle. La fonctionnalité prime sur l’ornementation. L’ossature en acier permet de grandes portées, offrant ainsi de vastes espaces ouverts sans poteaux intermédiaires. La façade, revêtue de travertin clair, confère à l’ensemble une présence à la fois moderne et solennelle.

Son architecte, Hans Poelzig, avait auparavant conçu les décors du film Le Golem (1920) de Paul Wegener dans un style expressionniste marqué. Son architecture évolue radicalement au milieu des années 1920 vers des compositions plus sobres et rigoureusement géométriques, caractéristiques de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité).

À partir de 1945, les Américains utilisent le bâtiment comme quartier général du Commandement suprême des forces alliées en Europe, fonction qu’il conserve jusqu’en 1995. C’est sous cette affectation qu’on le voit dans le film. Après la réunification allemande, l’ensemble est transformé en campus universitaire de la ville de Francfort.

De manière véridique — et non sans une pointe de cynisme — le commentaire du film précise que certains bombardements ont épargné des bâtiments stratégiques bien ciblés, notamment les grandes églises, mais surtout la gare centrale et justement le complexe d’IG Farben, que les Alliés souhaitaient préserver pour l’après-guerre.

Pendant leur séjour à Francfort, les voyageurs comprennent que le meurtre du professeur Bernhardt est l’œuvre de forces extrémistes cherchant à saboter les efforts de paix et à empêcher la stabilisation de l’Allemagne. Ils décident alors de coopérer pour identifier le coupable.

Dans un climat d’incertitude, l’enquête les conduit dans les ruines du quartier médiéval du Römer, ancien centre de Francfort, bombardé notamment entre octobre 1943 et mars 1945, recevant près de 30 000 tonnes d’explosifs.

Lucienne, la secrétaire du professeur, s’interroge : comment les habitants peuvent-ils encore vivre dans un tel chaos ?

Les conspirateurs se cachent dans les souterrains d’une immense brasserie — après tout, nous sommes en Allemagne — ce qui permet à Tourneur de mettre en scène une remarquable séquence de suspense, aux cadrages expressionnistes sublimes.

Berlin Express ne fonctionne pas entièrement comme film noir et manque parfois de cohérence pour s’imposer comme un grand thriller politique. Le film peine à expliquer en quoi les messages pacifistes du professeur Bernhardt dérangent réellement les conspirateurs et n’éclaircit pas totalement leurs motivations. Sa conclusion apparaît également quelque peu naïve, promouvant une entente durable entre les Alliés et une réunification harmonieuse de l’Allemagne — vision rapidement contredite par la Guerre froide et la division du pays entre Est et Ouest.

Néanmoins, Tourneur capte avec justesse l’atmosphère authentique des paysages dévastés en déplaçant ses personnages au milieu des gravats (d’abord à Francfort, puis – ci-dessus – à Berlin).

Il montre les nombreuses affiches de disparus (enfants, soldats, femmes), placardées par des familles ou des amis à la recherche de proches. Sans pathos, il saisit un moment critique de l’histoire d’un pays vaincu et une société profondément désorganisée et traumatisée.

Ainsi, Berlin Express fonctionne comme un document topographique et sociologique précieux, dans lequel la fiction sert de prétexte à l’exploration d’un espace urbain détruit.

BERLIN EXPRESS 1948 Jacques Tourneur

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