L’année dernière à Nebelsbad (2/2)

GRAND BUDAPEST HOTEL 2014 Wes Anderson

(deuxième partie de notre visite de Nebelsbad et du Grand Budapest Hôtel)

The Grand Budapest Hotel a été tourné en Allemagne, principalement dans la ville de Görlitz.

D’autres séquences ont été tournées dans des studios à Berlin et à Dresde, une ville située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Görlitz : le musée du Zwinger y devient le Kunstmuseum, où est poursuivi Vilmos Kovacs (Jeff Goldblum), l’exécuteur testamentaire de la comtesse Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton).

C’est aussi à Dresde que l’intérieur de la pâtisserie Mendl’s a été filmé, dans la fromagerie Molkerei Gebrüder Pfund, célèbre pour ses céramiques ornant murs et plafonds.

Pour représenter le château de Lutz, demeure de la comtesse Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), l’équipe combine des vues de deux châteaux : celui de Hainewalde, situé à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Görlitz, pour les extérieurs, et celui de Waldenburg, près de Zwickau, pour la plupart des intérieurs.

Le château médiéval de Kriebstein, situé à environ 160 kilomètres à l’ouest de Görlitz, devient quant à lui la prison « Checkpoint 19 », où M. Gustave est interné après avoir été soupçonné du meurtre de Madame D.


Mais la plus grande partie du film a toutefois été tournée à Görlitz, ville allemande proche de la frontière polonaise. Le site « Discover Görlitz » propose d’ailleurs (en anglais) une liste détaillée des lieux de tournage utilisés : https://www.discovergoerlitz.com/grandbudapest/

Le Görlitzer Warenhaus, un grand magasin, situé en centre-ville et construit en 1913 par l’architecte Carl Schmann, a fermé ses portes en 2009. Anderson y a trouvé un lieu idéal pour reconstituer les intérieurs de son palace, le Grand Budapest Hôtel. Le bâtiment couvre une surface d’environ 10 000 m² et se caractérise par de vastes escaliers disposés de manière symétrique.

La cour centrale est surmontée d’un immense dôme de verre orné, tandis que les lustres monumentaux et les piliers de soutien sont richement décorés d’éléments Art nouveau.

Anderson crée un contraste saisissant entre des espaces de représentation vastes (hall, restaurant, bains) …

… et les minuscules chambrettes des employés.

Pour les plans rapprochés, l’entrée et un balcon de l’hôtel ont été construits à taille réelle devant la façade existante de la Stadthalle (salle communale) de Görlitz.

La principale difficulté a consisté à « chapeauter » le grand magasin avec deux décors distincts : celui de l’âge d’or de l’hôtel dans les années 1920 et 1930 …

… et celui de 1968, décrépi et modernisé sous le régime soviétique. Cela a nécessité de tourner l’ensemble des séquences situées dans les années 1930 en premier, puis, après transformation des décors, celles des années 1960, aussi bien pour les scènes intérieures qu’extérieures.

La Stadthalle a également servi à construire l’intérieur du grand restaurant, orné d’un tableau mettant une nouvelle fois à l’honneur la statue du cerf de Karlsbad.

Cette salle et ses galeries richement décorées ont aussi été utilisées pour la séquence où Zero Moustafa (Toni Revolori) et Agatha (Saoirse Ronan) se retrouvent dans un cinéma.

Anderson a par ailleurs trouvé à Görlitz le décor des bains de l’hôtel, qu’il a filmés à l’intérieur du Freisebad, une piscine construite en 1887.

L’établissement proposait des bains de vapeur et d’air chaud, ainsi que des bains de saumure, d’aiguilles de sapin et d’herbes, de même que des bains de tourbe. La piscine a fermé ses portes en 1986.

Anderson exploite pleinement le volume central du grand magasin dans une séquence où Agatha (Saoirse Ronan) doit récupérer un tableau volé dans le Grand Budapest Hotel, désormais transformé en quartier général militaire.

La confrontation entre les principaux protagonistes culmine dans une course-poursuite rocambolesque, pensée comme une véritable chorégraphie spatiale.

Dimitri (Adrien Brody) se retrouve au sommet de l’une des galeries, face à M. Gustave et Zéro qui sortent de l’ascenseur.

Bien que proches physiquement, les personnages sont séparés par le vide vertigineux du grand atrium, qui introduit une tension dramatique fondée sur la verticalité de l’espace.

La fusillade qui s’ensuit déclenche un chaos généralisé. Anderson transforme l’architecture du lieu en moteur de l’action : les galeries superposées, les ascenseurs en mouvement et les escaliers monumentaux structurent les trajectoires des personnages et guident le regard du spectateur. L’axe vertical devient ainsi un principe narratif à part entière, opposant les niveaux, multipliant les points de vue et accentuant la sensation de déséquilibre.

Par un découpage rigoureux et l’utilisation ludique de l’espace, Anderson parvient à transformer une scène d’action en une composition presque abstraite (ou burlesque), où le mouvement des corps répond à la géométrie du décor, affirmant une fois de plus la primauté de la mise en scène sur le réalisme. Une scène qui dramatise autant les événements qu’elle les rend drôles.


L’église de la trinité (Dreifaltigkeitskirche) situé sur l’Obermarkt à Görlitz est la plus ancienne structure gothique de la ville. Sous la direction d’Anderson, elle devient un couvent réligieux en haut de la montagne, surplombant Nebelsbad et un refuge pour Gustave et Zéro, poursuivis par le tueur Jopling (William Dafoe). Ce qui semble être le cloitre du couvent est en vérité l’arcade baroque d’un ancien hôtel/ restaurant de Görlitz, construit en 1721. Les arcades ornent une placette, l’Untermarkt, qui est cachée dans le film par un mur factice et des sapins.

Enfin, la séquence du mariage sur le pont de Bastei inscrit le film dans une tradition picturale romantique, explicitement reliée à Caspar David Friedrich (qui par ailleurs a réalisé ici même en 1822 le tableau Paysage de rochers du massif gréseux de l’Elbe). L’imposant pont de Bastei, au sud-est de Dresde, domine à 305 mètres de hauteur la rivière Elbe et les formations rocheuses environnantes.

The Grand Budapest Hotel met en scène la disparition d’un monde à travers des formes excessivement ordonnées, colorées et contrôlées, comme si la beauté formelle elle-même devenait un moyen de résister à l’effacement.

Cette beauté formelle n’est que de courte durée et elle persiste encore dans le décor désuet de l’hôtel en 1968. Le film conclut sur une note mélancolique : « C’était bien une vielle ruine enchanteresse. Mais je n’ai jamais pu la revoir. »

Anderson parvient, avec une précision remarquable, à créer un monde imaginaire d’une grande cohérence, qui capte, à travers un regard à la fois nostalgique et satirique, l’atmosphère, les ambiguïtés et les préoccupations d’une époque — la fin de siècle — et d’une région bien réelle : l’Empire austro-hongrois.

GRAND BUDAPEST HOTEL 2014 Wes Anderson

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