–GRAND BUDAPEST HOTEL 2014 Wes Anderson–
(Première partie de notre visite de Nebelsbad)
Situé dans un monde parallèle, The Grand Budapest Hotel ne cherche pas à reconstituer fidèlement une réalité historique, mais à produire une représentation stylisée et mélancolique de l’Europe centrale telle qu’elle subsiste dans la mémoire culturelle.

Le film puise explicitement dans l’œuvre de l’écrivain viennois Stefan Zweig (1881–1942), ainsi que de films tels que Grand Hôtel (Edmond Goulding, 1938), Hotel Berlin (Peter Godfrey, 1944) ou Le Roman d’un tricheur (Sacha Guitry, 1936), sans oublier l’atmosphère des comédies sophistiquées d’Ernst Lubitsch, qu’Anderson fait revivre dans son film.

Le récit est structuré autour du déclin du Grand Budapest Hotel, métaphore architecturale et sociale d’un ordre européen en voie de disparition. À travers le regard de Zéro (Tony Revolori), jeune lobby boy fraîchement arrivé, et de son mentor, le suave M. Gustave (Ralph Fiennes), concierge omniprésent et incarnation quasi théâtrale des valeurs de l’Ancien Monde (raffinement, hiérarchie, courtoisie excessive), le film oppose deux temporalités : celle d’un présent désenchanté et celle d’un passé idéalisé, reconstitué comme un souvenir.

Lorsque Zéro débute sa carrière dans le prestigieux hôtel en 1932, celui-ci se trouve déjà à un tournant de son histoire, tout comme l’époque qu’il incarne : le fameux « monde d’hier », décrit par Stefan Zweig dans son autobiographie1 publiée en 1942.
1Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers (Le Monde d’hier – Souvenirs d’un Européen) Londres/Stockholm 1942.

Anderson mêle dans son film trois temporalités distinctes, séparées par trois formats d’image : le format 1.37:1 pour les années 1930, qui renvoie à l’esthétique du cinéma classique et enferme les personnages dans un cadre presque carré …

… le format 2.22:1 (proche du Cinémascope) pour les années 1960 élargit l’espace tout en soulignant paradoxalement la vacuité et la dégradation du lieu …

… et le format 1.85:1 (standard américain) utilisé pour le présent (1985), adopte un cadre contemporain plus neutre, marquant une distance affective accrue. Le format devient ainsi un outil narratif et émotionnel, traduisant la perception subjective du temps.


Le pays imaginaire de Zubrowka et la station thermale de Nebelsbad relèvent d’une géographie mentale plutôt que réaliste. Le film situe la ville « en contrebas des Sudentenwaltz alpines ». Pour créer cette station thermale fictive, Anderson s’inspire de deux villes mythiques d’Europe de l’Est : Karlovy Vary (Karlsbad en allemand – ci-dessus à gauche) et Mariánské Lázně (Marienbad en allemand – ci-dessus à droite), situées aujourd’hui à l’ouest de la Tchéquie, non loin de la frontière allemande.

Marienbad a également donné son titre au chef d’œuvre controversé L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais (1961) – ci-dessus, bien qu’il ait été tourné en Bavière, aux environs de Munich. Le nom de Nebelsbad pourrait être une référence directe à Alain Resnais : Nebel = brouillard en allemand – clin d’œil possible à son film Nuit et brouillard (1956) qui évoque les camps de concentration du Troisième Reich.

Grand Budapest Hotel plonge le spectateur dans un espace composite, reconnaissable mais jamais localisable avec précision.

Une série d’images photochromes — des photographies en noir et blanc coloriées à la main — découvertes à la Library of Congress, a servi de source d’inspiration à Wes Anderson et à son équipe (ci-dessus une vue du quartier du Schlossberg à Karlsbad).

L’image inaugurale du film — la statue de cerf reliée à un ascenseur improbable — condense cette approche. Bien que fondée sur des éléments réels, la composition les assemble de manière irréaliste, presque onirique. Le kitsch revendiqué des couleurs, l’échelle volontairement faussée et la frontalité du cadrage produisent une image qui relève davantage de l’illustration que du paysage réaliste. Anderson transforme ainsi des références historiques en icônes graphiques.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce cerf existe bel et bien : il est érigé sur l’un des sommets autour de Karlsbad et immortalisé sur une carte postale conservée à la Library of Congress (et, depuis la sortie du film, sur d’innombrables images Instagram). Anderson combine ce monument avec un ascenseur pittoresque qui existe lui aussi, mais, à un autre endroit, dans la ville de Bad Schandau, en Allemagne, pour relier deux quartiers de la ville depuis 1904.

De la même manière, les grands hôtels de Marienbad et de Karlsbad — notamment le Grand Hotel Pupp — ont inspiré le design du Grand Budapest Hotel. Depuis Fantastic Mr. Fox (2009), film d’animation en stop motion, Anderson n’hésite plus à intégrer de nombreux éléments issus de cette technique, ainsi que des miniatures, dans ses films en prises de vues réelles, sans chercher à recréer l’hyperréalisme des effets numériques.

Les vues d’ensemble de l’hôtel ont été réalisées à l’aide d’une maquette de trois mètres de haut, conçue par le production designer Adam Stockhausen (avec Anna Pinnock), et clairement identifiable comme telle. L’allure très kitsch de la façade, avec ses teintes roses, s’inspire néanmoins de couleurs bien réelles : celles de l’extravagant Palais Bristol Hotel, également situé à Karlsbad.

Une deuxième maquette, de la même taille, est construite pour représenter l’état des lieux dans les années 1960. Les toitures et les lucarnes y sont remplacées par des toits-terrasses. Les ornements ont disparu et le format des fenêtres est passé du vertical à l’horizontal. La teinte rose d’origine est devenue un beige gris clair indéfinissable.

La vue rapprochée de la façade dans sa version des années 1960 révèle d’ailleurs des erreurs de raccord : le format des fenêtres ne correspond pas à la vue d’ensemble, et même l’enseigne diffère.
Comme quoi, même un Wes Anderson commet des erreurs.
(Suite et fin de notre visite de Nebelsbad la semaine prochaine sur cet écran.)
–GRAND BUDAPEST HOTEL 2014 Wes Anderson–