LIQUID SKY 1982 Slava Tsukerman
Liquid Sky est un étonnant mix entre mélodrame et science-fiction dans une ambiance post-punk et disco new-yorkais, réalisé avec un budget minimal. Liquid Sky a acquis, dès sa sortie en 1982, un statut de film culte pleinement mérité.

Le film offre une représentation acerbe de la scène club new-yorkaise, dominée par des dynamiques misogynes et machistes bien réelles. Il expose, de manière stylisée et souvent provocatrice, la violence exercée sur les femmes dans les milieux nocturnes du début des années 1980.

Le cinéaste russe Slava Tsukerman produit le film à partir d’un scénario écrit par sa femme, Nina Kerova, et par Anne Carlisle, vedette du film, qui interprète le double rôle de Jimmy et de Margaret.

Tourné – majoritairement de nuit – à New York sans autorisation et sur le vif, Liquid Sky capte l’atmosphère d’une scène disco influencée par le mouvement punk, qui donne naissance à sa variante plus froide et plus stylisée : la cold wave, chic et facilement exploitable commercialement. Le film est aujourd’hui également considéré comme une influence majeure pour la scène électro et techno qui émergera dans les années 2000.


Depuis les toits de Manhattan, Tsukerman obtient de superbes images psychédéliques de la skyline de New York, notamment au coucher du soleil, plongée dans une lumière rouge-orangée. Cette lumière si particulière ne dure que trois minutes, ce qui a considérablement allongé la durée du tournage. Le cinéaste transforme ainsi un décor familier en un environnement étrange, parfaitement adapté à l’approche d’un récit de science-fiction.

Des bâtiments emblématiques comme l’Empire State Building (1931) ou les désormais historiques tours jumelles (1973-2001) deviennent des monolithes énigmatiques, des blocs mystérieux aux allures fantastiques.

Cette approche inventive permet de faire oublier le manque de moyens d’une production fauchée. À l’instar de Wolfen (sorti un an plus tôt), Liquid Sky utilise des vues en vision « thermique », obtenues par solarisation de la pellicule, qui modifie et accentue les couleurs.

Margaret (Anne Carlisle), mannequin new wave bisexuelle, est la protagoniste centrale du film. Elle vit dans un appartement à Manhattan avec son amie Adrian (Paula E. Sheppard), musicienne électro d’avant-garde.

Tsukerman rencontre Anne Carlisle dans le légendaire Mudd Club, haut lieu de la scène no wave. Le scénario intègre de nombreux éléments autobiographiques. Comme Margaret dans le film, Anne est mannequin après avoir étudié aux Beaux-Arts.

Autour de Margaret gravite un groupe de clubbers extravagants — musiciens, photographes, mannequins, dandys, marginaux — qui passent leur temps entre drogues, sexe et sorties.

Jimmy (également interprété par Anne Carlisle) est l’alter ego masculin et androgyne de Margaret, mais aussi son rival dans l’univers de la mode. C’est un hédoniste toxique, animé par une pulsion d’autodestruction.

Paula E. Sheppard incarne Adrian qui scande dans le film le mythique Me and My Rhythm Box au Pyramid Club (101 Avenue A, East Village), l’un des lieux où ont été tournées les scènes de boîte de nuit.

À travers des scènes du quotidien, Liquid Sky dépeint — plus de quarante ans avant #MeToo — un environnement où le désir masculin fonctionne comme un mécanisme permanent de domination. Margaret est constamment objectivée, manipulée et agressée par les hommes qui l’entourent.

New York joue un rôle essentiel dans l’esthétique du film, qui déploie une vie parallèle se développant autant sur les toits-terrasses que dans les clubs underground, inondés de néons multicolores. Deux mondes coexistent — l’un au-dessus, l’autre en dessous de la ville — habités par une faune sauvage et excentrique en rupture avec la normalité.

Tsukerman et son équipe s’installent dans un penthouse loué pour l’occasion, dont l’accès mène directement au toit, au 1182 Broadway (à l’angle de la 28e Rue)1, offrant une vue imprenable sur l’Empire State Building.
1 voir aussi l’entretien de Tsukerman dans la revue Interview en 2018 : https://www.interviewmagazine.com/film/brief-history-neon-soaked-cult-film-liquid-sky?utm_source=chatgpt.com

Au début du film, une soucoupe volante se pose au-dessus de l’appartement d’Adrian. Les extraterrestres viennent sur Terre pour se nourrir des substances sécrétées par le cerveau humain au moment de l’orgasme. Cette extraction provoque la mort — et la disparition — des sujets. Les décès se multiplient autour de Margaret.

Margaret n’est pas affectée par ces morts subites, simplement parce que l’acte sexuel ne lui procure pas d’orgasme. Elle a alors l’impression de pouvoir tuer avec son sexe. « I kill with my cunt! », déclare-t-elle. Ce pouvoir lui offre une forme de revanche contre les humiliations subies.

Sous couvert de film de série-B un peu déjanté, expérimental et bizarre, cette critique sociale fait de Liquid Sky une œuvre essentielle pour comprendre comment la culture club de l’époque pouvait servir de théâtre à des rapports de pouvoir profondément inégalitaires.
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LIQUID SKY 1982 Slava Tsukerman