Tais toi, Corbu

THE PRICE OF DESIRE 2014 Mary McGuckian

Quelques années avant la sortie de E.1027 – Eileen Gray and the House by the Sea de Beatrice Minger, une autre cinéaste a déjà tenté de dresser le portrait d’Eileen Gray, designer et architecte d’avant-garde à travers un films de fiction.

Sorti en 2016 en Irlande et en Angleterre, The Price of Desire suit bien le parcours d’Eileen Gray – inventrice malicieuse d’une nouvelle forme de vivre, mais l’approche est écrasé par l’omniprésence — un peu dérangeante — d’un certain Le Corbusier.

Tourné en partie en France et en langue française, le film n’a jamais été distribué dans l’Hexagone. Les raisons sont simples : malgré des moyens considérables, des acteurs compétents (Orla Brady, Vincent Perez, Dominique Pinon, Elsa Zylberstein) et des décors remarquables (conçus par Anne Seibel), le film de Mary McGuckian — également autrice du scénario — est, malheureusement, un navet consternant.

McGuckian s’embrouille dans un récit manquant de clarté et de structure, si bien qu’un spectateur non averti peine à comprendre qui est qui, ou le pourquoi du comment.

L’intrigue porte sur la relation entre Eileen Gray et l’architecte Jean Badovici, devenus amants, qui conçoivent ensemble la villa E.1027. Il voit en Eileen une architecte de talent en herbe et l’incite à en dessiner les plans. L’œuvre reste un exemple parfait de l’architecture moderne des années 1920–1930. Après le départ de Gray, la villa sera abîmée — ou valorisée, selon le point de vue — par leur ami commun, Le Corbusier, qui y peint huit fresques.

La cinéaste semble vouloir réhabiliter Gray et son œuvre tout en dénonçant l’ingérence d’un Le Corbusier à la fois amoureux et jaloux du talent d’une femme devenue, malgré elle, sa concurrente.

L’intention est louable. Alors pourquoi raconter l’histoire du point de vue de Le Corbusier (interprété avec une certaine suffisance par Vincent Perez) ? A-t-on vraiment besoin d’un « grand homme savant et reconnu », qui explique au spectateur pourquoi Gray est une créatrice exceptionnelle — et attirante, tant qu’à faire ?

Cette « trouvaille » de mise en scène va jusqu’à autoriser Perez/Corbu à franchir le quatrième mur pour s’adresser directement au spectateur. Avec le résultat que son avis « bienveillant » dérange tout au long du film.

Non seulement Le Corbusier occupe ainsi trop d’espace et de temps pour se justifier, mais il devient aussi le personnage central. Une aberration dans un film censé porter sur Eileen Gray.

Et, en désaccord avec les photos de l’époque qui le montre dans le plus simple appareil, Le Corbusier porte chastement une casquette et un slip de bain, quand il barbouille les murs de la villa.

Les rares moments qui tentent de transmettre la passion d’un créateur pour son œuvre paraissent peu convaincants, voire ridicules — comme lorsque Orla Brady, dans le rôle d’Eileen, se met à danser avec un bout de calque sous les yeux admiratifs de Jean.

Au moins le film résume-t-il la différence fondamentale entre la pensée du Corbu et celle d’Eileen Gray : d’un côté, un concepteur de « machines à habiter » prônant l’universalité ; de l’autre, une défenseuse du genius loci, qui privilégie l’intégration du bâti dans son environnement et le fait que l’intérieur d’une maison est au moins aussi important que la façade.

La cinéaste peine par ailleurs à représenter les qualités spatiales de la villa E.1027, notamment dans une scène où Eileen la fait visiter à Fernand Léger (Dominique Pinon, terriblement sous-employé). Au lieu de filmer les espaces fluides, la caméra s’attarde sur le visage d’Orla Brady et ses cheveux ondulant dans le vent, mêlés aux rideaux (également ondulants) de la terrasse.

C’est joli, mais l’on s’en moque un peu. Pour sa défense, rappelons que la villa E.1027 n’avait pas encore été restaurée en 2013 (année du tournage) et se trouvait dans un état déplorable après de longues années d’abandon et d’une première tentative inachevée de restauration.

L’incapacité à illustrer l’architecture et son processus créatif — pierre angulaire de tout film sur un architecte (et que rarement réussi, il est vrai) – pourrait être pardonnable si McGuckian parvenait au moins à nous intéresser à l’histoire d’amour passionnée et contradictoire liant les personnages.

Mais même sur le plan du mélodrame émotionnel, le film s’enlise dans des clichés grossiers, avec une photographie qui se veut « chic » et reste constamment surexposée (ah, le fameux soleil méditerranéen !), s’inspirant de l’esthétique d’un magazine de mode sur papier glacé.

On frôle la parodie lorsqu’une Eileen pimpante prête main-forte aux ouvriers pendant la construction, vêtue d’un ensemble immaculé sur le chantier le plus aseptisé jamais vu au cinéma.

Avant sa rencontre avec Badovici, Eileen Gray avait visiblement été davantage attirée par les femmes que par les hommes. Le film laisse songeur pourquoi elle est tombée sous le charme de ce jeune architecte et journaliste, qui devient sous les traits de Francesco Sianna un charmeur mielleux au regard de chien battu.

Le film réduit une autre grande créatrice de l’époque à un simple objet de désir, en présentant Charlotte Perriand (Adriana Randall) comme un double plus jeune et plus séduisant d’Eileen, convoitée par Badovici et Le Corbusier, tous deux obsédés par le besoin de la posséder autant que par celui de profiter de ses idées.

À partir de faits réels — Eileen Gray n’est pas invitée par Le Corbusier au voyage à Athènes pour le premier congrès du CIAM, auquel participent en revanche Jean Badovici et Charlotte Perriand — McGuckian imagine une liaison entre Jean et Charlotte, au grand désespoir d’Eileen. (En réalité, Charlotte est alors l’amante de Pierre Jeanneret, le cousin de Corbu — mais qui sait, l’un n’empêche pas l’autre.)

A la fin de la seconde guerre mondiale, la villa E.1027 est occupé par des soldats allemands. Pour tuer l’ennui, l’un deux tirs sur les fresques du Corbu. Violation d’un œuvre d’art ou clairvoyance d’un simple soldat qui réalise de ce qui est de trop … ?

Les films sur les femmes architectes sont assez rares, alors Eileen Gray méritait mieux que ce biopic raté. Mais n’oublions pas qu’un mauvais film est toujours moins grave qu’une mauvaise architecture :

« On peut reposer un mauvais livre ; on peut éviter d’écouter une mauvaise musique ; mais on ne peut pas ignorer un mauvais bâtiment construit en face de chez soi. » Renzo Piano.

THE PRICE OF DESIRE 2014 Mary McGuckian

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