-WAKE UP DEAD MAN : Une histoire à couteaux tirés 2025 Rian Johnson-
L’essence de la série A Knives Out Mystery / Une histoire à couteaux tirés repose sur un principe fondamental : un décor unique sert à la fois de lieu du crime, de cadre de l’enquête et, lors du dénouement, de scène pour le grand dévoilement du coupable, après que tous les suspects ont été réunis.
Il s’agit d’un procédé éprouvé, hérité des romans d’Agatha Christie. L’architecture occupe donc nécessairement une place centrale dans la résolution de ces énigmes.

Après le manoir familial néo-gothique de Boston dans le premier volet, puis la prestigieuse Villa 20 du Amanzoe Resort, surmontée d’une sphère de verre sur une île grecque dans le second, la troisième aventure mettant en scène le flegmatique et excentrique détective Benoît Blanc (Daniel Craig, toujours aussi impeccable) prend pour décor principal une église.

Il faut attendre une bonne trentaine de minutes avant que le détective ne fasse son apparition sur les lieux du crime : une église néo-gothique située dans le nord de l’État de New York. Il y rencontre le père Jud Duplenticy (Josh O’Connor) et, pour justifier sa présence — tout en laissant transparaître sa désillusion vis-à-vis de la foi — engage une discussion inattendue sur… l’architecture :

Jud : Qu’est-ce que tout cela vous fait ressentir ?
Blanc : Ce que ça me fait ressentir ? Honnêtement ?
Jud : Bien sûr.

Blanc : Eh bien, l’architecture, ça m’intéresse. Je ressens la grandeur, le… le mystère, l’effet émotionnel recherché. C’est… Et c’est comme si quelqu’un m’avait braqué une histoire sous les yeux, une histoire à laquelle je ne crois pas. Elle est bâtie sur la promesse creuse d’un conte de fées pour enfants, rempli de malveillance, de misogynie et d’homophobie, et de ses innombrables actes de violence et de cruauté prétendument justifiés, tout en dissimulant, en permanence, ses propres actes honteux.
Alors, comme une mule revêche qui rue, j’ai envie de tout démonter, de crever sa bulle perfide de croyance, et d’atteindre une vérité que je puisse avaler sans m’étouffer.

Cela dit, les détails de la charpente sont remarquables. C’est… Écoutez… si vous voulez me mettre dehors, allez-y.

Jud : Non, non. Vous êtes honnête, et c’est bien.
Blanc : La vérité peut être une herbe amère. Je soupçonne que vous ne pouvez pas toujours être honnête avec vos paroissiens.
Jud : On peut toujours être honnête en ne disant pas la partie malhonnête. Mais vous avez raison, c’est de la narration. Et cette église, elle n’est pas médiévale. Nous sommes à New York. C’est du néo-gothique, XIXᵉ siècle. Elle a plus en commun avec Disneyland qu’avec Notre-Dame. Et les rites, les rituels, les costumes… tout cela, c’est une mise en récit. Vous avez raison.

Je suppose que la question est la suivante : ces histoires nous convainquent-elles d’un mensonge ? Ou bien résonnent-elles avec quelque chose de profondément vrai en nous, que nous ne pouvons exprimer autrement que par une accroche narrative ?
Blanc : Touché, Padre.

Le fait que le père Jud Duplenticy insiste sur l’absence d’authenticité de son église, en la comparant à Disneyland, révèle une réalité difficilement contestable : aux États-Unis, toute architecture d’inspiration classique ou ancienne n’est bien souvent qu’une pâle réinterprétation ou exagération de modèles européens antérieurs.

La double ironie de son discours n’apparaît toutefois pleinement que lorsqu’on sait que le film a été entièrement tourné en Angleterre, et non aux États-Unis — et que l’église montrée à l’écran est, en réalité, une authentique église gothique victorienne.

La « Holy Innocents Church », visible dans le film, se situe dans le village de High Beech, à Loughton, à une trentaine de kilomètres au nord de Londres. Construite en 1873 par l’architecte britannique Sir Arthur Blomfield, elle est représentative du style gothique victorien et non un simple pastiche, contrairement à ce que le film laisse entendre.

Pour les besoins du tournage, les intérieurs de l’église — décor central du récit — ont été conçus par le chef décorateur Rick Heinrichs et construits aux Leavesden Film Studios, dans le Hertfordshire, au nord-ouest de Londres.

Jud Duplenticy n’a donc pas entièrement tort de qualifier l’intérieur de l’église de « toc » à la Disney, puisque Heinrichs a volontairement accentué certains éléments pour servir les exigences dramatiques de l’intrigue.

Cela se manifeste notamment dans l’architecture de l’imposante chaire, qui s’avance comme une proue de bateau, conçue pour permettre au fanatique monseigneur Jefferson Wicks (Josh Brolin) d’impressionner les fidèles par des sermons enflammés.

Et à Benoît Blanc d’introduire de manière grandiloquente sa conclusion.

Surtout, le décor imagine, dans le prolongement de l’abside, une pièce énigmatique, conçue comme théâtre d’un crime « impossible » à commettre — élément clé du mystère.
WAKE UP DEAD MAN : Une histoire à couteaux tirés 2025 Rian Johnson