–E.1027-Eileen Gray and the house by the sea 2024 Beatrice Minger et Christoph Schaub-
« To create, one must question everything. » — « Pour créer, il faut tout remettre en question. » — Eileen Gray
« Un mobilier nouveau pour un homme nouveau. » — Jean Badovici



Pour retracer la genèse et le destin de la fameuse « maison au bord de mer », construite par Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin, dans le Sud de la France, Beatrice Minger mêle séquences documentaires, passages stylisés évoquant la mise en scène d’une pièce de théâtre et scènes de fiction tournées dans la villa.

Ce parti pris audacieux fonctionne à merveille : il enrichit intelligemment un récit centré exclusivement sur les pensées et conversations de trois figures étroitement liées à ce chef-d’œuvre de l’architecture moderne — Eileen Gray, Jean Badovici et Le Corbusier.

Ainsi, le film s’ouvre sur un monologue intérieur d’Eileen Gary qui dure douze minutes. Tout au long du récit, Béatrice Minger privilégie les pauses et les silences, laissant aux phrases le temps de s’imprégner et soulignant la force des images qui les accompagnent.

Le rythme est donc résolument contemplatif, porté par des paroles tirées en grande partie de citations, de lettres et d’écrits des protagonistes. Béatrice Minger parvient de manière convaincante à se glisser dans la peau de la désormais célèbre designer pour révéler ses craintes et ses doutes, mais surtout sa puissance créatrice.

Elle montre les difficultés auxquelles se heurte une femme cherchant à s’affirmer comme designer et architecte dans un milieu dominé par des hommes à la fois complaisants et misogynes.

L’Irlandaise Eileen Gray découvre Paris à l’âge de 22 ans. En 1913, à 35 ans, elle expose pour la première fois au Salon des artistes décorateurs. Les panneaux décoratifs très novateurs qu’elle conçoit combinent laque, bois rares, abstractions géométriques et influences japonaises.
« J’ai eu beaucoup d’admirateurs. Mais les hommes voulaient toujours se mesurer. Ou se marier. Ces jeux n’étaient pas pour moi. »

Sa liaison avec la chanteuse Damia n’est que de courte durée : « Elle ne voulait que faire la fête – et moi, travailler. »

Jean Badovici, jeune architecte roumain arrivé à Paris également en 1913, construit de petits projets mais s’attache surtout à promouvoir l’architecture moderne à travers sa revue L’Architecture vivante (publiée de 1923 à 1933). Il rencontre Eileen, son aînée de quinze ans, en 1921. Impressionné par ses paravents laqués et son mobilier avant-gardiste qu’elle conçoit et fabrique elle-même, il l’aide à ouvrir sa Galerie « Jean Désert ».

Devenus un couple, Badovici convainc Gray de concevoir pour eux deux une villa en bord de mer. Elle voit le jour entre 1926 et 1929. Gray apprend l’architecture en autodidacte et supervise également les travaux sur place. Elle nomme la villa E.1027 : E pour Eileen, 10 pour la lettre J (Jean), 2 pour B (Badovici) et 7 pour G (Gray).

Bien qu’elle n’ait vécu que deux ans dans la maison (elle quitte Badovici et la villa en 1931), Eileen Gray y demeurera toujours très attachée : « Un lieu auquel j’ai aspiré toute ma vie. »

Lors de sa première visite, Le Corbusier, porte-parole et gourou de l’architecture moderne, est convaincu que « Cette maison, c’est plus que de l’architecture. »

Fasciné par l’œuvre de Gray, il y revient souvent — surtout après le départ d’Eileen — et peint, avec l’accord de Badovici, huit fresques entre 1938 et 1939 sur les murs intérieurs et extérieurs.

Quand Eileen Gray découvre ces peintures dans un article, elle est outrée. Elle perçoit cet « acte de vandalisme » comme une violation de son œuvre. De plus, la revue entretient le doute sur l’auteur de la villa, sous-entendant que Le Corbusier en serait l’architecte. Celui-ci considère son geste comme un « cadeau » et amélioration des lieux.

L’obsession de Le Corbusier pour la villa le conduit à construire en 1951 un habitat minimaliste en bois — son fameux Cabanon (3,66 × 3,66 × 2,26 m) — à seulement 20 mètres de E.1027.

Après la mort de Badovici en 1956, Le Corbusier parvient même à faire acheter la maison par Marie-Louise Schelbert, à qui il laisse croire qu’il en est l’architecte.

En dehors des images sublime de la villa E.1027, le film repose sur la performance de seulement quatre acteurs, très pertinentes : l’Irlandaise Natalie Radmall-Quirke (Eileen Gray), le Roumain Axel Moustache (Jean Badovici), le Français Charles Morillon (Le Corbusier) et la Suissesse Vera Flück dans le rôle de Louise, la domestique dévouée d’Eileen. Ensemble, ils restituent avec finesse l’atmosphère et les préoccupations de ces précurseurs de l’architecture moderne.


Minger met en évidence la dynamique du couple Gray–Badovici, puis celle du duo Badovici–Le Corbusier, en soulignant les affinités et les tensions émotionnelles qui les unissent autour de cette maison exceptionnelle et de leur désir commun de transformer le monde par le design.

Tout en employant le vocabulaire formalisé par Le Corbusier pour définir un art de vivre moderne — ses « cinq points de l’architecture moderne » : plan et façade libres, pilotis, toiture-terrasse, fenêtres en bandeau — Gray adopte une approche plus libre et moins complexée que le maître, et conteste sa philosophie : « Une maison n’est pas une machine à habiter. C’est la coquille de l’homme, son prolongement, son épanouissement, son émanation spirituelle. »

Dans E.1027, Gray introduit une dimension organique et poétique qui favorise la fluidité des espaces tout en ménageant des zones d’isolement et d’intimité. L’attention portée aux sens se reflète jusque dans le mobilier qu’elle dessine elle-même – appelée par Badovici « style camping ».


Une démarche à la fois esthétique et fonctionnelle qui devient « sensationnelle », grâce au soin apporté aux matières et aux sons qu’elles émettent au toucher. Une recherche en harmonie avec l’environnement méditerranéan.

C’est sans doute ce qui rendit Le Corbusier si jaloux et obsessionnel lorsqu’il découvrit la maison. Son acharnement à s’approprier — voire à « posséder » — la villa est proportionnel à la légèreté avec laquelle Eileen y insuffle une âme. Une légèreté qui lui permet aussi de s’en détacher.

Très vite, elle préfère passer à autre chose et se construit une autre villa : Tempe a Païa, une maison « de travail », en contraste avec E.1027, considéré comme maison « de détente ». Plus modeste, elle devient un nouveau havre de paix, loin des rivalités et des mondanités orchestrées par Jean, devenu fêtard, grand buveur et séducteur après l’achèvement des travaux.

Consciente de l’importance de son œuvre, elle sait aussi en jouer, en inscrivant de petits mots un peu partout sur les murs de la villa : « Entrez lentement » au-dessus de la porte, « Sens interdit », « Défense de rire » dans le vestibule, ou encore « Invitation au voyage » dans le grand salon ouvert sur la mer.

Cette nonchalance, par laquelle elle semble tourner en dérision le sérieux de son projet ambitieux — et, par extension, celui de l’architecture moderne — constitue la véritable force de son processus créatif. Une approche, qui fait d’Eileen Gray une architecte tout à fait extraordinaire.
–E.1027-Eileen Gray and the house by the sea 2024 Beatrice Minger et Christoph Schaub-