ERASERHEAD 1977 David Lynch
« Eraserhead » est le premier film du mythique David Lynch, tourné avec trois francs six sous et de manière interrompue (par manque de moyens) sur une durée de cinq ans.1 Le film enfin terminé est d’abord rejeté par le festival de Cannes, puis devient un succès underground lors des midnight movie screenings (séances de minuit) à New York, où il est projeté pendant des années à côté d’autres films bizarroïdes, comme « La Nuit des morts vivants » de George A. Romero et « Pink Flamingos » de John Waters.
1 Le film est financé grâce notamment aux dons de John Fisk (acteur dans « Eraserhead » et décorateur/production designer de plusieurs films de Lynch) et de son épouse, l’actrice Sissi Spacek.

Ce voyage étrange et cosmique dans l’esprit d’Henry (magnifiquement interprété par un Jack Nance2 constamment ahuri) a été qualifié de science-fiction, d’horreur ou encore de film expérimental – ce qu’il est tout à la fois et aussi bien plus. Il montre surtout la vision d’une ville, même si celle-ci n’est jamais nommée.
1 Jack Nance interprète des rôles dans six films de David Lynch. C’est Nance qui découvre – toujours aussi ahuri – le corps de Laura Palmer, « wrapped in plastic » au début de la série « Twin Peaks ».


David Lynch, qui a refusé tout au long de sa carrière de donner des explications ou significations de ses films, arguant que chacun doit en tirer sa propre conclusion, a néanmoins appelé « Eraserhead » « La véritable histoire de Philadelphie » 2, en résonance avec une comédie de remariage de 1940 : « The Philadelphia Story » / « Indiscrétions » de George Cukor (ci-dessus), située dans la haute société de Philadelphie et qui est, malgré un sujet similaire (le dysfonctionnement d’un couple), aux antipodes en tout point de vue d’« Eraserhead ».
2 « Eraserhead is the real Philadelphia Story », dans Paul A. Woods, Weirdsville USA : The obsessive Universe of David Lynch, London, Plexus 2000, page 32


Ce classique populaire avec Katharine Hepburn, Gary Grant et James Stewart (ci-dessus à gauche) a été tourné entièrement à Hollywood et non dans les quartiers chics de Philadelphie. Même chose pour « Eraserhead » (à droite), tourné à Los Angeles, mais très fortement influencé par les impressions que Lynch a eues de 1965 à 1970 à Callowhill, quartier pauvre de Philadelphie. Ce quartier porte par ailleurs désormais le surnom Eraserhood et une fresque en l’honneur du film a été peinte sur les murs du PhilaMOCA (un lieu d’expositions, de concerts et de festivals underground). Si « Indiscrétions » montre l’image glamour des philadelphiens, « Eraserhead » sera alors son versant sombre et glauque.

Les (quelques) vues extérieures, tournées dans des friches industrielles de Los Angeles, résument bien l’opinion que Lynch a gardé de la ville : « Philadelphie, c’était un mélange de paradis et d’enfer ! » ou encore : « La ville de Philadelphie est un trou d’enfer ! » Lynch parle de Philadelphie avec un mélange d’effroi et d’admiration et souligne surtout le côté stimulant de l’atmosphère pour l’artiste. Selon lui, ses déclarations sont un compliment pour la ville, qui a forgé son regard par rapport à l’architecture et l’urbanisme.

On retrouve la même fascination chez Jeffrey, le héros de « Blue Velvet » (ci-dessus), tourné par Lynch en 1986, quand le jeune homme découvre le côté sombre de Lumberton. « Eraserhead » ne comporte que très peu de plans tournés en extérieur, mais ceux-ci ont une force visuelle indéniable, renforcée par un travail sonore incroyable de l’inestimable Alan Splet, qui restera un collaborateur précieux pour Lynch sur « Dune » (1984) et « Blue Velvet » (1986).

« Eraserhead » pose déjà toute une série d’images et d’obsessions typiquement lynchiennes, parmi lesquelles son engouement pour les chanteuses énigmatiques et attirantes qui se produisent sur une scène. Dans cette première œuvre, c’est la dame du radiateur (Laurel Near) – mélange inquiétant de bonne fée et de pin-up aux joues gonflées un brin monstrueuse et au regard innocent – un objet du désir qui préfigure Isabella Rossellini, la velvet chanteuse (« Blue Velvet »), Julee Cruise, à la voix angélique dans « Twin Peaks » et Rebekah Del Rio, la silencio chanteuse (« Mulholland Drive »). L’omniprésence des rideaux ondulants y est déjà.

L’importance des chansons pop se manifeste avec l’interprétation envoutante de « In Heaven everything is fine » – moment apaisant et romantique qui interrompt pendant quelques minutes un cauchemar qui semble permanent.

Henry, le héros d’« Eraserhead », habite un hôtel délabré qui, de l’extérieur, a l’allure d’un entrepôt abandonné avec, à l’intérieur, quelques réminiscences art déco dans l’entrée et notamment, le fameux sol à chevrons qu’on retrouvera dans la série « Twin Peaks » (1990).

La chambre d’Henry est devenue au fil du tournage, la chambre dans laquelle David Lynch vit au quotidien pour s’éloigner de sa vie de couple avec Peggy Reavey, actrice et peintre. On retrouve cette proximité entre lieux de fiction et réalité des lieux chez le cinéaste quand il tourne « Lost Highway » (1997) dans sa propre maison, située au 7017 Senalda Road à Los Angeles, et qu’elle devient le logement de son héros Fred Madison (Bill Pullman).

L’unique fenêtre de la chambre d’Henry n’a pas de vue, puisqu’elle donne directement sur un mur aveugle en brique, ce qui renforce l’enferment de son hôte, qui doit partager la chambre avec sa copine Mary et un étrange bébé monstrueux. L’irruption du duo dans le refuge d’Henry ajoute à l’hostilité ambiante d’un environnement urbain profondément inhumain. Par ses rêveries, Henry s’échappe d’une réalité trop lourde à supporter.

Parmi les quelques éléments de décoration insolites de la chambre, outre un tas de terre surmonté d’une branche morte arrangé sur la table de nuit et d’un tourne-disque, on aperçoit accroché au mur l’image encadrée d’une explosion nucléaire.


Une image qu’on retrouve dans « Twin Peaks : The Return » (2017) au mur du bureau du directeur adjoint du FBI, Gordon Cole, joué par David Lynch lui-même. Si dans « Eraserhead », l’image a été interprétée comme symbole de l’éclatement du mythe de la famille nucléaire, promu par les américains dans les années 50 et 60, la première explosion atomique (le 16.07.1945) devient dans l’épisode 8 de « Twin Peaks-The Return », le centre du récit comme déclencheur du drame à venir. La lecture très personnelle de l’histoire de l’Amérique par Lynch, qui combine fiction et réalité, opère à nouveau.

Film inclassable et époustouflant, « Eraserhead » possède déjà les caractéristiques du monde merveilleux et étrange – entre effroi, désir et conte – que David Lynch déclinera par la suite dans des œuvres qui restent tous aussi singulières que marquantes.
ERASERHEAD 1977 David Lynch