Le cinéma est une histoire de réflexion. Le miroir aussi.
Il est beau notre reflet dans le miroir, mais à condition qu’il nous flatte et nous renvoie une image agréable. C’est l’essence d’une scène marquante du film de Walt Disney, « Blanche Neige et les Sept Nains » (1937).
Par sa position centrale, digne d’un autel sacré ouvrant sur un autre monde, le miroir acquiert toute son importance. La méchante reine, obsédée par la peur constante et irrépressible de ne plus être la plus belle, est devenue esclave de l’opinion du miroir.

Le miroir au cinéma est donc bien plus qu’un accessoire posé sur un meuble ou accroché au mur. Il ne sert pas uniquement à l’introspection et à la quête de la beauté, poussée à son paroxysme dans « Barbie » où le miroir factice remplit malgré tout sa fonction : puisque Barbie n’est qu’un jouet, nul n’est besoin de lui présenter un véritable miroir. Et de toute façon, c’est elle la plus belle !

« L’Etudiant de Prague » (1913) est l’un des premiers exemples où le miroir acquiert un pouvoir fantastique, puisque le sinistre Scapinelli conclut avec Balduin (Paul Wegener), étudiant fougueux mais fauché, un acte faustien : Scapinelli a le droit de prendre ce qu’il veut dans la chambre de l’étudiant contre la coquette somme de 100 000 florins.

Il choisit alors le reflet de l’étudiant dans le miroir et part avec ! D’abord peu soucieux de ne plus pouvoir se contempler, Balduin doit désormais faire face à son double qui, comme le Mr Hyde du Dr Jekyll, sème la terreur sur son chemin et en son nom.

Persécuté par son double, Balduin perd amour, amis, et même la raison. A la fin, il tire sur son « autre soi » de désespoir mais se tue ainsi lui-même – au grand plaisir du perfide Scapinelli.


Dans la deuxième version cinématographique du mythe, tournée en 1926 par Hendrik Galeen avec Conradt Veidt dans le rôle-titre, le miroir maléfique confirme sa place de décor incontournable jusqu’au bout : lorsque Balduin tire sur son double, le fameux miroir s’en trouve aussitôt brisé. Le « vrai » Balduin trouve alors son reflet parmi les morceaux du miroir… en même temps que la mort.

« Rapsodie Satanique » (1917) de Nino Oxilia, est également une variante du mythe de « Faust », cette fois-ci au féminin. Le miroir y est le décor central de l’intrigue, puisque Lyda Borelli, grande diva du cinéma muet italien et vedette du film, s’y contemple souvent, après avoir retrouvé l’éternelle jeunesse grâce à un pacte avec le diable.

Ce même miroir lui dévoile aussi sa première ride, quand elle brise le pacte en éprouvant l’amour.

Finalement, la diva réalise, au bord d’un plan d’eau de son parc somptueux, qu’elle a vieilli… Méphisto, penché sur elle, triomphe à nouveau.

Avec plus de cent ans d’écart, l’obsession de la jeunesse et de la beauté éternelle est au cœur de « The Substance » (2024) de Coralie Fargeat …

… où le miroir est le lieu récurrent de l’introspection des deux incarnations de son héroïne (Demi Moore et Margaret Qualley).


« Le Montreur d’ombres » / « Schatten, eine nächtliche Halluzination » de Arthur Robison (1923) pousse l’utilisation du miroir plus loin encore puisqu’un mari jaloux découvre l’adultère de sa femme grâce à un reflet dans le miroir. Après avoir tué son épouse, il s’acharne désespérément contre l’objet pour le briser comme il a brisé sa propre vie.


Les expérimentations de L’Homme invisible d’après H. G. Wells, donne l’occasion aux cinéastes de montrer la terrifiante absence de visage de Claude Rains, à gauche dans « L’Homme invisible » de James Whale (1933), ou celui de Vincent Price, à droite dans la suite « Le Retour de l’homme invisible » de Maurice Tourneur (1940), quand ils se contemplent dans le miroir.

John Carpenter pousse le thème à son paroxysme dans « Les Aventures d’un homme invisible » (1992) en rendant visible au spectateur l’homme invisible (Chevy Chase) – procédé assez osé et arbitraire mais néanmoins efficace – tout en effaçant son double dans le miroir ! Il prend alors (involontairement) les caractéristiques du vampire, qui, lui non plus, ne se reflète jamais dans la glace.

Cette particularité du vampire est exploitée à merveille par Roman Polanski dans son bien nommé « Bal des vampires » (1967), où lors de la réception finale, tous les danseurs s’avèrent être des vampires quand les trois héros sont les seuls à avoir un reflet dans la glace !
Le miroir, qui est sensé renvoyer une image faible de ce qui est projeté sur lui ne le fait donc pas toujours. Comme les miroirs déformants des foires et cirques qui acquièrent différentes significations.

La déformation des acteurs Gary Cooper et Sylvia Sidney dans « Les Carrefours de la ville » de Rouben Mamoulian, montre le bonheur d’un jeune couple amoureux et – pour l’instant – insouciant.

Dans le court-métrage « Accident » de Erno Metzner (1928), un homme se trouve d’abord amusé par la déformation de son image sur une théière en chrome devant lui… avant de réaliser avec effroi qu’un malfaiteur se rapproche par derrière pour l’assommer !


Après l’assaut, le film illustre les hallucinations de la victime, obsédée par la femme qui l’a conduit dans ce traquenard, à travers l’utilisation d’images déformées dans un miroir.

« Le Masque d’Or » de Charles Brabin (1932) utilise le même procédé d’images déformantes pour effrayer le spectateur et accentuer le côté diabolique du méchant Dr Fu Manchu (Boris Karloff).

A la fois discret et omniprésent dans l’appartement du célibataire Tony (James Fox), le petit miroir convexe de « The Servant » de Jospeh Losey (1963) devient un élément important de la mise en scène.

Grand amateur de jeux de miroirs, Losey capte la dépendance grandissante de l’aristocrate envers son serviteur (Dirk Bogarde) en filmant la glace qui devient le témoin muet d’un drame domestique.


Un miroir qui ne déforme pas les personnages, mais leur environnement, est le double miroir qu’agite Ariane (Ellen/Elliot Page), l’architecte des rêves dans « Inception » de Christopher Nolan (2010), pour modifier le pont Bir Hakeim à Paris.

Ce qui n’est pas pour plaire au subconscient de Cobb (Leonardo DiCaprio), déstabilisé par la reconstruction / déconstruction d’un lieu chargé des souvenirs de sa femme défunte.
Le miroir joue un rôle déterminant dans les films de Jean Cocteau. Dans « La Belle et la Bête » (1946), un miroir permet de voir ce qui se passe ailleurs. Mais déjà le premier court-métrage du réalisateur, « Le Sang d’un poète » (1930), donne une place de choix au miroir :



… capable d’engloutir le rêveur et de devenir un passage vers un autre monde – mystérieux et impénétrable. Ce passage secret est franchi en 1960 dans son « Orphée » :



… où le miroir devient le passage d’une descente aux enfers, par lequel la mort trouve la possibilité d’accéder au monde des vivants : « Tout comme les miroirs, l’élément liquide chez Cocteau est souvent la substance symbolique de la mort. » 1
1Véronique Doduik : https://www.cinematheque.fr/article/2096.html
Le retour d’Orphée (Jean Marais) le montre endormi sur une surface qui n’est ni de l’eau, ni un miroir enfoui dans le sable, mais les deux en même temps. Une autre métaphore de la mort qu’a frôlé le personnage.

On retrouve cette image iconique sous forme d’hommage dans « Lilli Marleen » de Rainer Werner Fassbinder, incarnation de la solitude d’une chanteuse (Hannah Schygulla) qui a conclu un pacte faustien.
(à suivre … avec d’autres miroirs – brisés, multiples et diaboliques)