Un monument d’amour et de haine

avec Herbert Rowland, architecte funéraire

(2. volet de la série « Tigres et tombeaux »)

DAS INDISCHE GRABMAL (Le Tombeau Hindou) 1921 film en deux parties de Joe May

1 DIE SENDUNG DES YOGHI (La Mission du Yogi) / 2 DER TIGER VON ESCHNAPUR (Le Tigre du Bengale)

« La Mission du Yogi », première partie du « Tombeau hindou », diptyque muet du Viennois Joe May (né Julius Otto Mandl), plonge dès le début le spectateur en Inde, dans une atmosphère fantastique :

Ayan (Conrad Veidt), maharadja d’Eschnapur, convoque le Yoghi Ramigani (Bernhard Goetzke) dans le but de profiter de ses pouvoirs magiques. Il doit l’aider à accomplir sa vengeance contre la princesse Savitri (Erna Morena), amour de sa vie, qui l’a trahi avec MacAllan (Paul Richter), un officier anglais1.

1 On note au passage l’engouement des allemands pour des aventures situées dans un contexte britannique. Agatha Christie et Conan Doyle sont passés par là. De nombreuses productions de Joe May seront bâties autour de personnages de détectives anglais, comme les séries « Stuard Webbs » et « Joe Deebs », avec des intrigues situées en Angleterre (mais tournées en Allemagne). Cette mode persiste même après la Seconde Guerre mondiale, avec la série très populaire des krimis, d’après Edgar Wallace.

Le récit se déroule ensuite en Angleterre, pour une séquence non moins étrange. Le célèbre architecte Herbert Rowland (Olaf Fonss) ne cache pas sa frustration : constructeur de nombreux bâtiments reconnus, il rêve de construire un édifice de l’envergure du Taj Mahal !

Sa fiancée Irene (Mia May) essaie de le consoler à sa manière : « Patience, mon amour, les princesses indiennes ne meurent pas tous les jours ! » Ce que démentent aussitôt les secondes qui suivent, le Yogi Ramigani débarquant chez Rowland, à la recherche d’un architecte pour édifier un mausolée exceptionnel !

Ramigani exige que Rowland parte seul et sur le champ. L’architecte hésite, mais se plie en raison du merveilleux projet qui l’attend et surtout sous le regard hypnotisant du Yogi. Bernhard Goetzke, qui incarnera plus tard la Mort dans « Les trois Lumières » (1921) de Fritz Lang, est très convaincant dans le rôle de l’ascète mystique.

Inquiète et étonnée du départ précipité de Rowland, Irene se lance immédiatement à ses trousses. L’intrigue se concentre alors sur elle et insiste sur sa capacité, tel un détective, à retrouver la trace de son fiancé sans le moindre indice, en employant tous les moyens de transport disponibles (automobile, bateau, avion).

L’importance donnée au rôle de femme qui prend son destin en main, est attribuée à la co-autrice Thea von Harbou, auteure du roman à la base du scénario développé avec Fritz Lang.

Mais il ne faut pas oublier non plus que depuis ses débuts de cinéaste, Joe May met en avant dans pratiquement tous ses films, son épouse Mia (Hermine Pfleger de son vrai nom), ancienne diva d’opérette à l’allure de Castafiore nordique. Mia May interprète avec aplomb des femmes intrépides et aventurières comme dans l’épique « La maîtresse du monde » (série de huit films, 1919-1920). Ce personnage audacieux qui se lance sans peur dans l’aventure, sera transformé en fiancée docile et potiche dans les deux remakes suivants du « Tombeau hindou », tournés en 1938 et 1959.

Arrivé à Eschnapur, l’architecte Rowland est ébloui par la ville et le faste du palais d’Ayan, construit sans regarder à la dépense, dans la « May-Filmstadt » (cité du cinéma May) de Woltersdorf, petite bourgade à l’Est de Berlin, au bord du lac Kalksee. L’empire cinématographique des productions Joe May2 est alors à son apogée et « Le Tombeau hindou  » est annoncé à sa sortie comme « le plus grand film du monde » !

2 Joe May, d’origine juive, est contraint d’émigrer avec sa femme Mia en 1933 aux Etats-Unis, où il s’impose comme metteur en scène pour Universal. Très loin de ses productions allemandes de prestige, il doit se contenter de diriger des films de série B, comme « Le Retour de l’homme invisible » (1940).

Le maharadja montre à son architecte le lieu choisi pour construire le tombeau –
il ne lui a pas dit qu’il a l’intention d’y emmurer sa femme vivante, en punition de sa tromperie. C’est l’occasion pour May de partir filmer dans la plus haute chaîne des Carpates, les Tatras, et d’y citer Caspar David Friedrich et son célèbre tableau « Voyageur contemplant une mer de nuages ».

Le talentueux designer Martin Jacoby-Boy, architecte en chef de la May-Filmstadt, est responsable des décors colossaux, notamment deux tours de 40 mètres de hauteur, inspirées du temple de Jagdish à Udaipur. Ces décors resteront en partie sur place à l’état de ruines jusqu’aux années soixante ! Il est assisté d’Otto Hunte, Erich Kettelhut et Karl Vollbrecht – les trois futurs décorateurs de « Metropolis » (Fritz Lang, 1927).

Pour les extérieurs, l’équipe s’efforce de recréer un univers vaguement réaliste… Mais elle se lâche pour les intérieurs, qualifiés par le spécialiste Dr Sievers en 1922 « d’ambiance kitsch des hôtels de luxe singeant l’orientalisme ».

Outre les tours de la ville, décor d’un imposant défilé de soldats avec chevaux et éléphants (empruntés au zoo de Berlin), Jacoby-Boy édifie le palais fantastique d’Ayan avec son jardin exotique et l’impressionnante fosse aux tigres (les fauves viennent du cirque Sarrasani, en résidence à Berlin).

Arrivée en Inde peu après Rowland, Irene, toujours sur la trace de son fiancé, est sollicitée par la princesse en fuite qui cherche à échapper à la colère du maharadja… Tandis que Rowland, plutôt que de s’engager dans la construction, contracte la lèpre à la suite d’une escapade aussi interdite qu’imprudente !

C’est donc toujours Irene qui reste l’élément fort et entreprenant du couple. Le suspense est à son comble quand le démoniaque maharadja Ayan exige d’elle de se sacrifier pour sauver son fiancé (encore) !
Jacoby-Boy construit un imposant temple, surmonté d’un bouddha de 10 mètres de hauteur pour cette scène clé.

Conrad Veidt donne une interprétation inquiétante et fascinante du maharadja, après avoir déjà incarné le tueur somnambule César, dans « Le cabinet du Dr. Caligari » (1920). Déchiré entre amour, désespoir et haine pour la princesse infidèle, il se lance dans une vengeance aveugle.

La fuite dramatique des européens avec la princesse est efficacement mise en scène dans le décor du grand embarcadère. C’est ici que Rowland révèle enfin le héros sans peur et sans reproche qui dort en lui, aussi habile dans le maniement du revolver que dans celui de son compas.

Malgré la tentative courageuse de sauver la princesse, son destin funeste est inévitable : suite à l’assassinat de son amoureux – dévoré par les tigres du souverain – et fatiguée de fuir, elle se donne la mort en sautant dans le vide… Ce qui donne à l’architecte Rowland l’occasion d’accomplir le chef d’œuvre tant désiré et de construire sa version du Taj Mahal…

Le film ne nous dit pas si notre architecte épouse enfin sa fiancée qui l’a sauvé plusieurs fois au cours de cette aventure, mais nous l’espérons sincèrement !

(à suivre la semaine prochaine sur cet écran)

DAS INDISCHE GRABMAL 1 DIE SENDUNG DES YOGHI Joe May 1921

DAS INDISCHE GRABMAL 2 DER TIGER VON ESCHNAPUR Joe May 1921

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