Blues Brothers 1980 John Landis
En 1976, pour l’émission télé « Saturday Night Life », John Belushi et Dan Aykroyd créent les Blues Brothers, deux types pince-sans-rire aux allures de tueurs à gages, avec costumes noirs et lunettes de soleil, qui interprètent des chansons Soul et Rhythm’n’Blues sur des danses frénétiques. Le succès est immédiat : concerts, sortie d’un disque et, en 1980, le fameux film culte tourné par John Landis.

Mélange déjanté de comédie musicale et de film d’action qui cumule courses-poursuites et carambolages délirants (et à force lassants), le film reste un plaisir à voir pour le duo Belushi / Aykroyd aux culbutes imperturbables, poursuivi par la police, des rednecks, des néo-nazis et même par une fiancée éconduite, sans jamais se laisser abattre !


Leur chemin est ponctué d’excellents intermèdes musicaux, interprétés par des icônes du Rhythm’n’Blues et de la Soul : Cab Calloway, John Lee Hooker, Ray Charles, James Brown et Aretha Franklin – tous malheureusement décédés depuis – qui donnent un tempo et une dynamique incroyable au film.

Mais le film est aussi un hommage touchant à Chicago, ville de naissance du cinéaste John Landis, rarement vue sous cet angle, évitant clichés habituels et vues de carte postale1.
1 Même si John Landis montre aussi – en passant – les symboles les plus iconiques de la ville, comme ci-dessus, la Willis Tower (anciennement Sears Tower) ou, à la fin du film, l’emblématique Marina City.

Ce n’est donc pas un hasard si la chanson « Sweet home Chicago » figure sur la playlist de Jake et Elwood lors de leur concert triomphal au climax du film. Ecrit par Robert Johnson en 1936, la chanson décrit l’éternel désir de retourner à Chicago, si douce et si accueillante (les images contredisent constamment les paroles).

Car les premières vues du film donnent une vision quasi-apocalyptique des zones industrielles situées dans la partie Sud-Est de Chicago, à proximité du lac Michigan. Difficile de dire s’il s’agit des « South Works » ou des « Gary Works », deux complexes sidérurgiques immenses qui se font face, inaugurés au début du XXe siècle. Les deux sites ont employé jusqu’à plus de 40 000 personnes (dans les années cinquante). Mais en 1980, date du tournage, ils ont déjà réduit de moitié leur capacité de production (South Works fermera définitivement en 1992).

Ces vues ne sont pas choisies par hasard, puisque ces paysages artificiels et hautement pollués jouxtent aussi la prison de Joliet, 65 km au Sud-Ouest du centre de Chicago, où Jake (l’inimitable et regretté John Belushi, décédé en 1982 d’une surdose de speedball) termine trois ans de rétention.

Le frère du captif, Elwood (Dan Aycroyd), vient le chercher à sa sortie. Il est efficacement mis en lumière par Landis, qui accentue le côté irréel du personnage de Jake, entre Jésus et King Kong.

Le center correctionnel de Joliet sur le Highway 53 a été construit en 1925 par l’architecte W. W. Boyington, qui lui a donné une allure de château gothique de pacotille. La façade et les murs d’enceinte en calcaire doré lui confèrent une unité et une finition qui rendent le complexe particulièrement photogénique. On le retrouve ainsi également dans les films « L’enfer est à lui » (1949) de Raoul Walsh, « Tuez Charley Varrick ! » (1973) de Don Siegel, « Public Enemie » » (2009) de Michael Mann, et à la série télé « Prison Break » (2005-2017). Le centre pénitentiaire a été fermé en 2002.

« Blues Brothers » est un récit de rédemption : après sa sortie de prison, Jake Blues et son frère Elwood se rendent à l’orphelinat, où ils ont grandi tous les deux et qui est menacé de fermeture, s’ils ne trouvent pas 5000 $ dans les jours qui viennent.

L’orphelinat est situé dans le quartier d’East Pilsen, au croisement de 18th Street et S. Normal avenue, à proximité des grandes brasseries qui, grâce aux immigrés allemands ont fait la renommée de la ville (avant de devenir la ville de l’acier). On aperçoit, à droite, le bâtiment en brique de la P. Schoenhofen Brewing Co.


La menace de fermeture de l’orphelinat fait écho au déclin du quartier, déjà très perceptible en 1980 et qui s’est bien aggravé depuis. Les brasseries ont fermé et le quartier est devenu une grande friche.

L’hôtel Plymouth (« Men’s only – Transients welcome ») où Elwood habite (22 West Van Buren, entre South Dearborn et South State Street, à proximité du Loop) n’existe plus. S’il a survécu au film (dans lequel Carrie Fisher le fait exploser), il a disparu avec la gentrification du quartier, remplacé par un immeuble plus moderne.

L’explosion de l’hôtel a été filmé avec un décor en blocs de polystyrène maquillés d’une gigantesque photo de la façade. Simple, efficace, mais tout autant réaliste que les effets spéciaux générés par ordinateurs de nos jours.


La proximité de la ligne du métro aérien (le fameux Union Loop) est mise en évidence : elle surplombe la West Van Burren Street, sur laquelle passent quasi sans interruption quatre des huit lignes de la ville. Mais le bruit et les vibrations continuelles ne perturbent nullement les Frères Blues dans leur sommeil.

Le centre commercial animé que traversent Jake et Elwood lors d’une des premières course-poursuite a également disparu. Construit en 1966, le Dixie Mall à Harvey, dans le Sud de Chicago, était déjà vide et délaissé lors du tournage, mais sa démolition totale n’a été effectuée qu’en 2012.

La transformation la plus radicale reste celle du quartier qui entoure le « Soul Food Café » tenu par Aretha Franklin et le « Ray’s Music Exchange », magasin de musique géré par un Ray Charles aveugle, mais très clairvoyant. L’animation des rues entre Maxwell Street et 47th Street bondées de monde, avec marché aux puces coloré et musiciens jouant dans la rue, témoigne bien de l’ambiance réelle qui y régnait jadis.

Maxwell Street existe depuis 1847 et a initialement accueilli des Juifs émigrés venus d’Europe de l’Est. Ils ont investi la rue et y jouent de la music Klezmer à longueur de journée. Après la Première Guerre mondiale, l’évolution de la population du quartier provoque également un changement de style musical, donnant naissance au Chicago Blues dans les années 30 et 40. Il n’est donc pas exceptionnel de voir des musiciens comme John Lee Hooker faire un bœuf dans cette rue.

Le marché aux puces très populaire a été déplacé en 1994 et l’ensemble des maisons a été rasé pour agrandir l’université d’Illinois. L’ambiance vivante, saisie merveilleusement par cette séquence du film, est à jamais perdue.

Après moult aventures, chansons, courses-poursuites et gags, les tribulations de Jake et Elwood se terminent au cœur de Chicago, sur le Daley Plaza, qui se repère grâce à une grande statue métallique, d’un certain Pablo Picasso.


Les Frères Blues traversent de manière nonchalante cette placette animée, mais aussi le rez-de-chaussée et les énormes vitrages du Richard J. Daley Center, un des bâtiments les plus emblématique du Style International, construit par des disciples de Ludwig Mies van der Rohe entre 1963 et 19652.
2 Le Daley Center a été construit par Jacques Brownson de C.F. Murphy Associates, avec Loebl, Schlossman & Bennett et Skidmore, Owings & Merill LLP (SOM).

Poursuivis par toute une armada de forces de l’ordre (et de l’armée), ils arrivent in extremis à déposer l’argent destiné au sauvetage de l’orphelinat… Sous le regard dubitatif des statues du City Hall-County Building, achevé en 1911, par Holabird & Roch, dans un style qui puise dans le néo-classicisme américain.

La mission est accomplie, mais Jake retourne à la case départ, en prison, cette fois-ci avec son frère Elwood pour un numéro de « Jailhouse Rock » endiablé.
Tout est bien qui finit bien.
Blues Brothers 1980 John Landis