ZONE OF INTEREST (La Zone d’intérêt) 2023 Jonathan Glazer
« La Zone d’intérêt » de Jonathan Glazer retrace le quotidien de la famille Höss, dont la maison et le jardin jouxtent le camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne.

Comme les habitants de la villa Höss, le film fait abstraction de ce qui se passe derrière le mur1 : « Aus den Augen, aus dem Sinn » (« Hors de vue – hors de l’esprit », selon le proverbe allemand).
Pourtant, il est impossible de ne pas savoir : le mur n’arrête pas le son (excellent travail de Johnnie Burn, chef monteur son), et n’occulte ni l’arrivée des trains, ni les cris, ni l’aboiement des chiens, ni les pleurs, ni les coups… ni les détonations. De la même manière, le crématoire, omniprésent avec sa grande cheminée, crache sa fumée toutes les nuits (jamais le jour, pour plus de discrétion) ; l’odeur se répand ; des cendres virevoltent et maculent le linge.
1 Dans son approche, Jonathan Glazer rejoint Claude Lanzmann (« Shoah », 1985) ou encore László Nemes (« Le fils de Saul », 2015) en évitant toute trivialisation ou mélo-dramatisation de l’Holocauste, avec grandes force et intelligence.

Rudolf Höss (Christian Friedel2), commandant du camp depuis 1940, est reconnu par ses supérieurs pour son efficacité dans la mise en application de la « solution finale » (l’extermination du peuple juif). Mais il est également soupçonné d’avoir détourné les biens des détenus, dépouillés dès leur arrivée, au lieu de les restituer au Reich, ce qui lui vaut une mutation au printemps 1943 à Oranienburg, près de Berlin.
2 Aussi pertinent ici en SS convaincu qu’il l’a été en résistant engagé essayant de tuer Hitler dans « Elser, un héros ordinaire », 2015.

Cette annonce engendre une crise au sein de son couple et fissure le monde parfait qu’a créé sa femme Hedwig (Sandra Hütter – troublante).
En aménageant la maison et le grand jardin à son goût, elle a construit pour sa famille un idéal de vie qu’elle ne veut plus quitter. Ce lieu est l’incarnation des prémisses de l’idéologie du IIIe Reich et de ses propres rêves d’ascension sociale.

La mise en scène retenue et la grande justesse des décors s’appuient sur le fait que le film est tourné en Pologne, près d’Auschwitz (même si la maison et le jardin sont des reconstitutions).

Katarzyna Sikora, Joanna Kus (direction artistique) et Chris Oddy (décors) évitent de tomber dans une représentation kitsch et convenue du foyer, avec mobilier rustique et traditionnel (associé généralement au style allemand nazi). La maison Höll est décorée avec goût et de manière moderne (le moderne de 1930), suivant le style Art-Déco dans une version retenue et sobre.

Elle semble directement inspirée des dessins et de la pensée de l’architecte Heinrich Tessenow (1876 -1950), représentant de la Neue Sachlichkeit (nouvelle objectivité) qui a contribué au développement de la ville-jardin de Hellerau en 1908 – à côté de Herman Muthesius et de Richard Riemerschmied – ce qui l’a fait connaître. Tessenow devient par la suite un des architectes phares de la République de Weimar, pendant laquelle il enseigne jusqu’en 1934 à l’université de Berlin-Charlottenburg. L’un de ses élèves, Albert Speer, futur architecte en chef du IIIe Reich, est alors son assistant.

L’architecture de Tessenow se distingue par une modernité mesurée (il n’est pas partisan de la Neue Sachlichkeit qui prône la toiture-terrasse comme sine qua non de la maison à venir). Tessenow défend la fonctionnalité, la simplicité et la beauté des proportions justes : « La forme la plus simple n’est pas toujours la meilleure, mais la meilleure forme est toujours simple. »

La transition entre maison et jardin chez les Höll est une illustration de cette approche : la maison est surélevée d’un demi-niveau par rapport au jardin, un volume plus petit marque l’entrée (surmonté d’une terrasse accessible), …

… Ce volume est protégé par une verrière aux montants métalliques très fins et se prolonge, latéralement par une petite terrasse (sur laquelle donne la fenêtre de la cuisine), …

… puis quelques marches descendent vers le jardin. Cette succession d’espaces, bien proportionnés définissent des zones avec des fonctionnalités distinctes. Ils apparaissent comme évidents dans la composition. Les volumes sont simples et les garde-corps sans fioritures.

De la même manière, dans le jardin qui s’étire en longueur, chaque chose a sa place et chaque proportion est harmonieuse par rapport à l’autre : piscine, remise, serre, rangées de légumes et fleurs se succèdent de façon équilibrée.

Hedwig Höll précise à sa mère, en visite, qu’elle a conçu elle-même le jardin. L’aménagement procède par séquences, culminant dans une terrasse qui domine l’ensemble de quelques marches et permet d’apprécier ce paradis qu’a créé la « reine d’Auschwitz ».

Elle incarne ainsi l’essence de la femme aryenne, robuste et procréatrice du nouvel espace vital, ayant donné la vie à cinq enfants avant 35 ans, profitant de l’assistance d’une multitude de domestiques (des détenus non-juifs précise t-elle : « Pas de juifs dans la maison, ils restent derrière le mur! »).

L’idylle apparente des Höss – avec garden-parties entre familles d’officiers SS le dimanche –ressemble à l’image parfaite de la famille nucléaire, telle qu’elle est véhiculée depuis les Etats-Unis dans les années cinquante. Cette analogie se traduit même spatialement, avec les nombreux lotissements clôturés (pour des raisons de sécurité et de tranquillité), qui représentent pour beaucoup encore aujourd’hui, le modèle privilégié d’un espace de vie rêvé.

Mais ce palais doré, ce jardin secret, sont aussi une prison inversée : le commandant vérifie chaque soir la bonne fermeture de chaque porte à clé, pour protéger sa famille d’un éventuel soulèvement ou d’une évasion de détenus.

Une de ses filles souffre d’insomnie et passe ses nuits dans des couloirs sinistres. La mère d’Hedwig, d’abord éblouie par la maison de dix pièces et la splendeur du jardin, disparaît sans même dire au revoir, ne supportant plus la fumée des crématoires, les cris et la présence du camp.

Astucieusement, l’apparente simplicité d’un quotidien familial plus proche de nos vies qu’il n’y paraît, déjoue les attentes de la dramatisation classique. Les effets sur le spectateur n’en sont pas moins impressionnants. Pour y arriver, Glazer puise aussi bien dans le documentaire (placement de « caméras cachées » pendant le tournage), que dans le film expérimental (cadrages, utilisation de fonds unis, musique polyphonique et inquiétante de Micachu/Mica Levi).

Cette approche distanciée (extrêmement précise, à la manière d’une installation artistique) donne une grande liberté dans la forme. Elle permet au récit de basculer sans rupture dans le documentaire (vers la fin), et de questionner le camp d’Auschwitz sur ce qu’il est devenu aujourd’hui : un musée, avec des agents de nettoyage pour faire briller les vitrines ! Face aux objets exposés, ces hommes de ménage paraissent aussi incongrus que la famille Höss dans son jardin…

Cette approche permet également des séquences oniriques (et d’abord très énigmatiques) qui inscrivent en négatif3 des faits positifs : la nuit tombée, une jeune fille distribue des pommes aux déportés, sur le terrain du camp. Un soir, elle y trouve un papier qu’un détenu a caché : la partition d’une chanson qu’elle déchiffre au piano le lendemain, dans sa maison… Deux actes de résistance, minuscules et insignifiants, face à l’atrocité de la Shoah et qui prennent pourtant un relief particulier et émouvants : des petits gestes qui disent la possibilité de rester Mensch (humain).
3 filmé avec une caméra thermique, cet épisode est basé sur le témoignage d’une Polonaise qui habitait près d’Auschwitz
ZONE OF INTEREST (La Zone d’intérêt) 2023 Jonathan Glazer