Cette chronique fait suite à « Introduire Marseille 1931 – 1970 » et à « Introduire Marseille 1960 – 1988 ». Nous y avons vu comment la ville évoluait sous le regard des cinéastes selon les avancées urbanistiques qu’elle connaît au fil du temps.
MARIUS ET JEANETTE 1997 Robert Guédiguian
TAXI 1998 Gérard Pirès
LA VILLE TRANQUILLE 2000 Robert Guédiguian
LA FRENCH 2014 Cedric Jimenez
CORNICHE KENNEDY 2016 Dominique Cabrera
OVERDRIVE 2017 Antonio Negret
1997 : Si les films engagés de Robert Guédiguian sont souvent associés à Marseille, leurs drames se déroulent presque exclusivement loin du centre, dans sa banlieue Nord, à L’Estaque (pas le même Nord que les tristement célèbres « quartiers Nord »). Ce faubourg a gardé l’image d’un village paisible, avec un port charmant, malgré les nombreuses friches industrielles qui l’entourent, et a déjà été mis en valeur par René Allio dans « La Vieille Dame indigne » en 1965.


Le plus grand succès public de Guédiguian, « Marius et Jeanette », ouvre sur la vue d’un globe gonflable porté par le courant. Il dérive très symboliquement de Marseille pour atterrir à L’Estaque, où est situé l’histoire. Ce n’est pas le centre-ville qui intéresse le cinéaste, mais les quartiers alentour. Cette vision résume bien le fait que Marseille accueille le monde en son sein.
1998 : « Taxi », la franchise à très grand succès produite par Luc Besson, introduit la ville de Marseille depuis la route. C’est un parti pris assez évident puisque les courses poursuites dans les rues de Marseille sont l’argument principal du film.

Le livreur de pizza Daniel Morales (Samy Naceri) n’a pas encore son taxi, mais il passe déjà ses journées à arpenter les rues de la ville, à fond les ballons. Il double ainsi quelques monuments connus, tel celui de la cathédrale de La Major à proximité du Vieux-Port (dont les urbanistes ont pris soin de donner l’impression qu’on fonce directement dans la cathédrale).
Autre raison de commencer le film au ras du sol : les fameuses vues d’ensemble (décrites dans les deux premières chroniques sur Marseille de 1931 à 1988) qui introduisent la ville au début d’un film sont désormais considérés comme démodées.

Devenu auxiliaire non-officiel de la police, le chauffeur de taxi le plus rapide de la ville (du monde ?) trouve sur les passerelles autoroutières hallucinantes qui ceinturent le port moderne (A55 / A557 / A7) – ici avec le silo en ligne de mire – un terrain de jeu idéal pour poursuivre les braqueurs de banques (des allemands, bien sûr).

2000 : « La ville est tranquille » fait partie des très rares films de Robert Guédiguian qui ne tourne pas le dos à Marseille. Ce drame choral très sombre commence avec un long travelling qui suit le quai Jean Charcot avec les quartiers Nord en arrière-plan …

… puis passe devant le quai de la Joliette, la cathédrale La Major et se termine au Vieux-Port.

Le film débute avec un concert paisible en plein air qui ouvre sur la vue imprenable depuis le Palais du Pharo. Guédiguian renoue ainsi avec la vue d’ensemble traditionnelle pour montrer d’abord la splendeur du front de mer, avant de se concentrer sur la misère humaine cachée derrière les façades des quartiers Nord.

Si Guédiguian fait d’un de ses personnages un chauffeur de taxi qui n’arrive pas à joindre les deux bouts (Jean-Pierre Daroussin, aussi gentil que désemparé), c’est sans doute en réponse au succès de « Taxi » qui montre une vision plus jouissive du métier, très éloignée de la réalité. Le chauffeur trouve un peu de réconfort auprès de Michèle (Ariane Ascaride), qui se prostitue en face des Docks – immense entrepôt délaissé de 365 mètres construit entre 1858 et 1864, avant d’être transformé en centre commercial huppé en 2015.

2014 : « La French », renommé pour le marché international « The Connection » (… !), reprend le sujet de la French Connection, vu cette fois-ci du côté des enquêteurs français. Comme pour « Taxi », le film se prive volontairement d’une vue d’ensemble classique de la ville et commence avec une caméra à ras du sol, qui suit à très vive allure une moto.

Une manière de sublimer les 3,7 kilomètres de la corniche Kennedy et ses voitures vintage, puisque nous sommes au début des années 70. Cette séquence culmine avec un drive-by shooting dans l’unique station-service de la corniche (aujourd’hui disparue).

Tout comme Robert Guédiguian, le metteur en scène de « La French », Cedric Jimenez est originaire de Marseille. Mais son film, trop occupé à copier ses modèles américains, ne convainc ni par sa dramaturgie, ni par sa mise en scène, peu inspirée.


Il remplit néanmoins son cahier des charges du côté de la représentation de la ville où il coche tous les cases avec fusillades dans le quartier du Panier, visite de la basilique Notre-Dame-de-la-Garde et trafic de drogue dans le port de la Joliette (comme déjà vu dans « French Connection II », 1976).

2016 : « Corniche Kennedy » commence avec un survol de la corniche du même nom …

… à l’endroit même où une bande de copains se retrouve pour défier le danger en plongeant dans la Méditerranée depuis le bord de la route. Suzanne (Lola Creton), une jeune fille des beaux quartiers, prend d’abord la bande en photo avant de commencer à traîner avec ces jeunes issus des quartiers Nord.

Le film de Dominique Cabrera montre une jeunesse désillusionnée, en manque de repères sociaux et de perspectives d’avenir. Elle dresse un portrait sincère de ces casse-cou pas vraiment recommandables, mais attachants et sympathiques : « Raser la mort, c’est tellement bon ! »

2017 : Une vue splendide, sur le boulevard d’Athènes depuis le haut du grand escalier de la gare Saint-Charles ouvre très classiquement le dispensable « Overdrive », film d’action qui tente de combiner l’ambiance des films de braquage des années 60 et 70 (comme « The Italien job » ou « Topkapi ») et le dernier (ou avant-dernier) « Fast and Furious ».

Un groupe de bandits sympathiques, – dirigé par Scott Eastwood qui essaie d’adopter le regard détaché et cool de son père Clint –, Freddie Thorp et la toujours ravissante Ana de Armas volent des voitures de luxe à des bandits beaucoup moins sympathiques (des allemands, bien sûr), visitant au passage la basilique Notre-Dame-de-la-Garde, le Vieux-Port …

…et la passerelle du Cours Lieutaud.

Pour s’échapper finalement par le port de la Joliette, présenté comme plaque tournante des voitures volées. Circulez, y’a rien à voir !
Ainsi en avançant au fil du temps, les films qui mettent en scène Marseille délaissent les vues du Vieux-Port et les vues d’ensemble classiques des années 30 à 70 (avec la basilique Notre-Dame-de-la-Garde au centre !) ouvrant le champ à la corniche et au port moderne (surtout la partie de la Joliette), devenus iconiques pour introduire la cité phocéenne.
Le cinéma de fiction, toujours un peu en retard par rapport au développement de la ville, n’a pas encore inclus le port-conteneur contemporaine de Fos-sur-mer dans son champ de vison. Où est-ce que celui-ci sera trop éloigné de l’image-clichée de Marseille que les cinéastes ne souhaite pas quitter ?

Quoi qu’il en soit, on peut noter la persistance des cadrages sur les voies de transport pour introduire Marseille, ville-port de transit par excellence : autoroute, corniche, port ancien ou moderne, gare ou moins souvent aéroport : les protagonistes semblent ne pas vouloir rester dans cette ville et ne font que passer.
Marseille, ville-monde par excellence.
(à suivre … ?)
MARIUS ET JEANETTE 1997 Robert Guédiguian
TAXI 1998 Gérard Pirès
LA VILLE TRANQUILLE 2000 Robert Guédiguian
LA FRENCH 2014 Cedric Jimenez
CORNICHE KENNEDY 2016 Dominique Cabrera
OVERDRIVE 2017 Antonio Negret