MERRY-GO-ROUND (Les chevaux de bois) 1923 Rupert Julian
THE MERRY WIDOW (La Veuve joyeuse) 1925 Erich von Stroheim

Aujourd’hui, on se souvient surtout d’Erich von Stroheim pour ses prestations d’acteur : le capitaine von Rauffenstein, officier aristocrate et raide au code d’honneur strict dans « La grande Illusion » (1937) de Jean Renoir ; ou encore le réalisateur déchu Max von Mayering, devenu valet d’une étoile du muet oubliée (Gloria Swanson), dans « Boulevard du Crépuscule » de Billy Wilder. Deux personnages emblématiques qui font les classiques incontournables du cinéma.

Mais Erich von Stroheim fut d’abord et avant tout un cinéaste génial, démesuré, mégalomane et sans gêne. Parmi les cinéastes maudits, von Stroheim aura toujours une place à part : il a été plus dépensier que Michael Cimino pour les décors, plus maniaque que Luchino Visconti pour le moindre accessoire, plus perfectionniste que Stanley Kubrick pour chaque détail, plus irrespectueux que Sam Peckinpah avec ses producteurs et plus colérique qu’Otto Preminger avec son équipe !
Pourtant, il est encore aujourd’hui considéré comme une des plus grands talents que le cinéma ait produit.

Né en 1885 à Vienne, d’origine modeste, Erich Oswald Stroheim s’est construit de toutes pièces une nouvelle identité en arrivant aux États-Unis à 24 ans et sans le sou. Cinq ans plus tard, en 1914, il apparaît à Hollywood et travaille sur les tournages en tant que figurant et cascadeur. Il construit alors sa propre légende en se promenant en uniforme d’officier autrichien et en s’inventant un passé de militaire et d’aristocrate. Il ajoute le « von » à son nom et devient assistant-réalisateur de D. W. Griffith.

Stroheim multiplie durant la première guerre mondiale des rôles de méchant et perfide allemand /autrichien / prussien en uniforme. Il devient alors « The man you love to hate ! » (« L’homme que vous aimerez haïr ») dans les slogans publicitaires. Dans « Heart of Humanity », il agresse une infirmière, est dérangé par des cris d’un nouveau-né qu’il jette aussitôt par la fenêtre, puis viole l’infirmière. Il personnifie à lui tout seul le style parfait du perfide et lâche agresseur teutonique, image qui ne reste pas sans répercussions dans son pays d’origine et en Allemagne, où des appels publics au boycott de ses films sont prononcés régulièrement jusqu’aux années 1930.
L’attachement de Stroheim pour le vieux continent et surtout pour Vienne, sa ville natale est omniprésent dans les films qu’il tourne lui-même : parmi ses dix réalisations, trois se déroulent à Vienne et quatre autres en Europe centrale.

Après le succès de « Folies de femmes », situé à Monte-Carlo, il entame en 1923, son premier film sur Vienne : « Les Chevaux de bois ». Au bout de six semaines de tournage, il se fait virer par le producteur Carl Laemmle qui n’en peut plus de ses extravagances et débordements budgétaires : au lieu de parvenir à boucler le film, Stroheim n’a tourné que les séquences d’ouverture, avec beaucoup de minutie et de précision. Il passe des heures à visionner des images d’archives pour trouver les vues les plus caractéristiques, afin d’introduire sa ville aux américains – comme cette vue ci-dessus (deux jeunes filles qui flânent devant la cathédrale Saint-Étienne au centre de Vienne). Parallèlement, il fait construire des décors exubérants, traduction de sa maniaquerie habituelle du détail.

La construction d’une copie de la fameuse grande roue du Prater en taille réelle (au lieu de se contenter d’une maquette) est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et c’est Rupert Julian qui le remplace au pied levé et reprend l’ensemble du film, y compris les scènes que Stroheim avait déjà commencées.

Ne subsistent alors que les somptueux décors construits sur la base des croquis très détaillés du cinéaste insatiable, mais aussi son scénario, assez prévisible, qui précède les clichés du Wiener Film (qui n’existe pas encore en tant que genre), avec l’amour impossible entre un officier aristocrate et une pauvre paysanne …

Dans son deuxième Wiener Film, « La Veuve joyeuse », d’après l’opérette de Franz Lehar, Stroheim démonte la légèreté de la pièce pour souligner le côté démoniaque et opportuniste de ses personnages. Il transforme l’opérette légère en histoire sordide et misogyne (ce qu’elle est de toute façon), où le rang et l’argent déterminent les couples et non pas l’affection ou l’amour.


Stroheim prend un malin plaisir à disséquer les envies sexuelles de ses trois protagonistes masculins : Danilo (John Gilbert, au regard persistant), son cousin Mirko (Roy D’Arcy, au regard sadique) …


… et le baron Sixtus Sadoja (Tully Marshall, au regard sardonique), tous fascinés par la même femme : la danseuse Sally O’Hara (Mae Murray, au regard innocent), qui deviendra la Veuve joyeuse du titre.


Pendant le numéro de Sally, chacun des trois fixe un détail particulier : Sadoja se révèle fétichiste des talons hauts ; Mirko s’obstine sur la courbure de son corps et Danilo, le moins détestable des trois, est fasciné par son visage d’ange.

Le film n’est pas situé à Vienne, mais dans l’empire austro-hongrois (à Monteblanco, ersatz de Montenegro), que Stroheim restitue de manière féerique.


Il évoque de manière idyllique et poétique son pays natal, à travers des villages montagnards enneigés et des vastes terrasses bordées d’arbres en fleurs.


Le faste des châteaux de Vienne est transposé en folies imaginaires dans des paysages vertigineux.


L’esprit viennois est présent partout : chaque pièce est équipée d’un immense « Kachelofen » (poêle typique, couvert de céramique). Et comme toujours, Stroheim prend un malin plaisir à dépeindre la gloire et la décadence d’un milieu qu’il n’a jamais fréquenté.

Les compositions symétriques dans des moments dramatiques (l’église où le mariage annoncé n’a pas lieu / Sally qui attend Sixtus / Sally sur le lit de mort de Sixtus) font penser dans leur rigueur et par les décors expressionnistes aux meilleurs films muets de Fritz Lang. Comme pour la plupart des films de Stroheim, les décors sont signés Richard Day.

La mise en scène de Stroheim est pleine d’audace, même si certains procédés paraissent de nos jours peu subtils, comme lorsqu’il réduit la veuve convoitée à ses atouts matériels pour montrer comment elle est perçue par ses prétendants.


Le film comporte aussi son lot de scènes de débauche, autre marque de fabrique de von Stroheim, qui montrent en détail les amusements de Mirko et Danilo. Ils restent encore assez explicites, malgré le passage de la censure et des producteurs qui ont diminué nudité et excès en tout genre.

Suite au succès commercial de « La Veuve joyeuse », Stroheim enchaînera avec un projet encore plus ambitieux et d’une durée de huit heures (!), cette fois-ci situé au cœur de la ville de Vienne, avec « La Symphonie nuptiale » (1926).
MERRY-GO-ROUND (Les chevaux de bois) 1923 Rupert Julian
THE MERRY WIDOW (La Veuve joyeuse) 1925 Erich von Stroheim
(à suivre prochainement)