« Le travail, c’est la liberté ! »

A NOUS LA LIBERTE 1931 René Clair

Louis et Emile, deux vaux-riens, tentent de s’échapper d’une prison où ils passent leurs journées à répéter les mêmes gestes monotones pour fabriquer des jouets dans des ateliers.

Louis réussit à s’évader avec l’aide d’Emile, qui malheureusement blessé, n’arrive pas à se hisser tout en haut du mur et reste donc derrière les barreaux.

Grâce à une entourloupe, Louis se lance alors dans le commerce émergeant de disques et de phonographes. Il fait rapidement fortune et au bout de quelques années seulement, se retrouve à la tête de plusieurs points de vente et d’une usine de production.

Devenu riche et respectable, il croise à nouveau Emile, fraîchement relâché de prison. Ce dernier a été embauché, malgré lui, dans l’usine de Louis. En dépit de l’amitié qui les liait par le passé, les retrouvailles entre les deux hommes sont teintées de méfiance …

Cinéaste engagé, René Clair s’interroge dans ce film-manifeste de 1931 sur les valeurs du travail, de la réussite et de la liberté.

Cinq ans avant « Les Temps modernes » de Charlie Chaplin, il se moque avec virulence du travail à la chaîne et du rendement prôné par le Fordisme, venu des Etats-Unis.

Le rapprochement visuel et fonctionnel entre la prison (au début du film) et l’usine (par la suite) est frappant : les gardiens de l’institution pénitentiaire deviennent les contremaîtres du lieu de production. Les uniformes déterminent la hiérarchie dans les deux cas. L’ordre et l’obéissance sont les maîtres-mots. L’efficacité prime sur le bien-être au travail.

Pour apprécier ce « divertissement de qualité pour les gens de goût »1, il faut s’armer d’un peu de courage !

Premièrement, parce que le spectateur d’aujourd’hui n’est plus habitué à la qualité du son très médiocre et sommaire (les bruits de fond qui créent de l’ambiance sont quasi inexistant), liée aux grandes difficultés de la prise du son du début du cinéma parlant. Ainsi, le film est dominé par plusieurs chansons légères – procédé usuel pour masquer les défauts de prise de son en direct – qui sont interprétées sans grande conviction.

Deuxièmement, la légèreté (délibérée) du scénario et la dénonciation un peu simpliste désamorce un propos grave et engagé qui réduit ce film culte à une fable fantaisiste peu profonde. Dominé par des séquences burlesques (sans pour autant atteindre le niveau d’un Chaplin ou d’un Keaton), son intérêt principal (hormis son engagement anarchiste) réside aujourd’hui dans les décors admirables et stylisés du chef décorateur Lazare Meerson, disparu prématurément en 1938.

Meerson, dont c’est la sixième collaboration avec Clair, crée des tableaux aussi simples que pertinents et impressionnants. Chaque morceau du décor souligne l’atmosphère du film et le propos du réalisateur : après sa libération, Emile, qui préfère profiter de la vie et rester vagabond, est sermonné par l’apparition soudaine d’un maître d’école subliminal, déclarant à ses élèves : « Le travail, c’est la liberté ! »

NUITS ET BROUILLARD 1956 Alain Resnais

Cette apparition humoristique de la bienveillance hypocrite des institutions a désormais une connotation amère et effrayante, puisque c’est une phrase semblable (« Le travail rend libre ») qui sera détournée, dix ans plus tard, par le régime nazi, à l’entrée des camps de concentration.


L’usine, décor centrale du film, est cependant une pure merveille d’esthétique du mouvement moderne.

Si Lazare Meerson s’inspire des meilleurs projets des maîtres du Bauhaus, De Stijl et Le Corbusier, c’est surtout l’usine Van Nelle (1925-1931), conçue par L. van der Vlugt et J. Brinkman à Rotterdam, qui sert de référence au décor.

L’influence de Robert Mallet-Stevens (architecte et décorateur de cinéma) – avec lequel Meerson collabore également sur des films de Marcel L’Herbier – est également palpable dans son design (esquisse préliminaire de Meerson à gauche). Pour diminuer les coûts, le décorateur utilise habillement les hangars de production existants à Paris de la Tobis (entreprise cinématographique allemande créée en 1927 à Berlin), en les déguisant ingénieusement (image à droite).

Malgré le grand niveau de maîtrise qu’atteste ce décor fascinant, Meerson n’est pas un adepte de l’architecture moderne (contrairement à Mallet-Stevens). Dans un entretien, il précise : « C’est un art d’abnégationLe décorateur doit s’effacer constamment, de manière à laisser au premier plan les autres éléments de la réalisation : sujet, interprétation, mise en scène. Jamais le cadre ne doit empiéter, ou l’emporter, sur l’œuvre elle-même. Le décor accompagne le film, il s’harmonise avec lui ; c’est de lui que se dégage « l’atmosphère » si précieuse au metteur en scène comme aux interprètes. Il est beaucoup plus difficile de composer un décor d’ambiance qui, passant inaperçu aux yeux du public, renforce la scène, et lui confère sa vraie valeur, que d’exécuter une super-architecture devant laquelle toutes les bouches restent bées d’admiration, mais qui dénature totalement le sens et la portée du découpage. »2

C’est donc peut-être l’unique film où Meerson a recours à une « super-architecture », mais toujours au service de l’histoire et pour exalter l’ambiance recherchée. A l’instar d’un Jacques Tati, qui, dans « Mon Oncle » et « Playtime », sublime l’architecture moderne pour ensuite démontrer son inhumanité, Meerson et Clair poursuivent ici le même but : dénoncer la splendeur de la modernité en tant que vecteur d’un développement néfaste pour l’homme : l’usine a beau être efficace, esthétique, hygiénique et rationnelle, elle est constamment associée à une prison ou une caserne, les travailleurs s’y déplaçant comme des soldats ou des robots.

Le film s’achève sur le paroxysme heureux du progrès sans fin : grâce à l’automatisation totale de l’usine, celle-ci est capable de produire en se passant du travail humain !

Les travailleurs heureux s’adonnent donc à la pêche, dans un cadre bucolique.
Une douce utopie, restée à l’état de rêve… cinématographique !

1 selon la critique du film publié dans l’Illustration du 30 janvier 1932

2entretien avec Raoul Ploquin, paru dans Cinémagazine n°3 daté du 21 janvier 1927. A relire en intégralité sur le site « La belle équipe » – hommage à l’âge d’or du Cinéma Français à travers les revues d’époque.

A NOUS LA LIBERTE 1931 René Clair

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